Espace Sétois de Recherche et de Formation en Psychanalyse

Liste des intervenants

Professeur Claude-Guy Bruère-Dawson
Dr Jean-louis Doucet
Dr Michel Leca
Professeur Jean-Louis Pujol
Dr François  Morel
Dr Augustin  Ménard
 Rajaa Stitou
 Jean-Paul Guillemoles
Dr Marie  Allione
 Claude Allione
Professeur Bernard Salignon
Professeur Roland Gori
 Bernard Guiter
Pr Jean-Daniel Causse
 Gérard Mallassagne
 Jean-Claude Affre
Dr Marie-José Del Volgo
Dr Jean-Richard Freymann
Dr Patrick  Landman
 Rhadija  Lamrani Tissot
Dr Marcel Ventura
Dr Marie-Laure Roman
 Franck Saintrapt
 Lionel Buonomo
Professeur Gérard  Pommier
Dr Arielle Bourrely
  ACF-VD
 Laurent Dumoulin
 Jomy Cuadrado
Professeur Michel  Miaille
 Guilhem  Dezeuze
 Aloïse Philippe
Dr Jean Reboul
Philosophe Jean-Louis Cianni
Dr Bernard Vandermersch
 Eva-Marie  Golder

Fermer

Espace Sétois de Recherche et de Formation en Psychanalyse

10/10/2015, Bernard Guiter, Apport de la littérature à la compréhension de l'alcoolisme

                              Apport de la littérature à la compréhension de l'alcoolisme

                                                                 Bernard Guiter 10/10/2015


           Le thème de l'alcoolisme, qu'il concerne l'auteur ou l'œuvre, est  un thème
régulier dans la littérature. Que l'alcoolique manque de vie et l'alcool lui apporte l'hybris  (principe  grec  de  démesure  et  d'insolence)  mais  ce 
même  alcool  peut tempérer  le  trop  penser,  et  l'alcool  revêt  alors  les  vêtements  de  la  némésis (principe grec du retour à l'ordre). La disparité
des commencements  fait place à l'uniformité  des  fins  :  mirages  avortés  de  l'harmonie  universelle  débouchant  sur une déchéance singulière.

           La  parenté  littérature-alcoolisme  réunit les écrivains-buveurs (ou buveursécrivains)  en  un  courant  :  La  génération  perdue  des  auteurs 
américains (Hemingway,  Fitzgerald  etc…).  Les  désenchantés  français  (Hussards  :  Blondin, Nimier, Laurent, Déon).

           Dans ces courants j'ai choisi ces désenchantés car :
                  -  leur  apparition  est  en  un  temps  voisin  du  nôtre  :  celui  de  l'épuration d'après-guerre,  temps d'incompréhension.  "C'était un
                     temps déraisonnable / où l'on mettait les morts à table / l'on prenait   les loups pour des chiens / je  n'avais  amour  ni  demeure  /  si 
                     je  vivais  dans  la  terreur  c'était  de  n'y comprendre rien."
[1]
                  -  justice  devait  être  rendue  à  Antoine  Blondin  dont  l'ouvrage,  Le  singe  en hiver,  est  connu  pour  son  adaptation 
                     cinématographique  (Verneuil, Audiard,  Gabin,  Belmondo)  adaptation  gauloise  d'un  ouvrage shakespearien, adaptation qui
                    faisait pleurer un Blondin trahi.

           L'alcoolisme  n'est  qu'un  exemple  des  addictions  :  drogues  licit es  et  illicites, jeu,  internet  etc…  d'où  vont  naître  les  sociétés 
où  l'anonymat  est  de  rigueur. Addiction avant tout veut dire  vente, vente faustienne de son  âme au diable (de diabolos  désunion par opposition
au symbole qui unit) qui lui a des noms  :  Satan(le tentateur), Lucifer : le porteur de lumière… des noms du diable. Le diable c'est l'alcool auquel
les américains donnent un nom :  John Barleycorn  (grain d'orge) et l'alcool  désunit  du  social  en  promettant  un  savoir  et  réunit  les  damnés 
dans  cet enfer qu'est l'enclave pathologique où le pathos devient un ethos.

           Les  grands  auteurs  de  la  Divine  Comédie,  ivre  expression  empruntée  à Malcom  Lowry  :  Blondin,  Malraux,  Hemingway,  Fitzgerald, 
London  etc… n'échappent pas à cette "mêmeté" historique que  l'on  retrouve dans  leurs œuvres car si souvent il y a entre l'œuvre et l'auteur le fossé
du fantasme, l'incapacité du signifiant à représenter le sujet ,  c'est dans la littérature alcoolique que l'écart est le moins conséquent bien qu'il existe
(Blondin qui est par excellence le laudateur de l'amitié  décrira  des  héros  solitaires)  et  ce  même  Blondin  écrira  " L'art  de s'exprimer ne consiste
pas à copier la vie ni à se laisser accabler sous la dictée de la réalité"[2]. L'auteur n'est pas sans parler de lui.

           Aussi c'est essentiellement de Blondin que je m'inspirerai et particulièrement du  Singe en hiver, l'ouvrage clé avec  Monsieur Jadis  et 
L'humeur vagabonde
  de l'œuvre  d'Antoine  Blondin.  Et,  pour  commencer  je  m'en  inspirerai  pour  donner une définition de l'alcoolique.

           Le roman "Un singe en hiver" nous met en présence du jeune Gabriel Fouquet peintre de son état, amoureux éconduit par son épouse Claire
qui arrive dans une bourgade normande (Tigreville)  pour y voir sa fille pensionnaire au Cour Dillon depuis  le  divorce  parental.  Le  motif  du 
divorce  :  l'alcool.  Claire  l'avait  prévenu : "Le seul obstacle entre nous c'est l'alcool"[3] et il a répondu :"Je boirai l'obstacle"[4]; mais  l'homme  prend 
un  verre,  puis  un  autre  verre  et  le  verre  prend  l'homme  et Claire  lui  avoue  "Tu  me  fais  peur  […]  je  n'ai  pas  peur  de  ce  que  tu  peux
faire mais  de  ce  que  tu  deviens  […]  J'attends  un  homme,  j'en  vois  apparaître  un autre"
[5]. … Alors en arrivant à Tigreville  Fouquet  fait un
sévère examen de  lui même "Je ne suis pas un individu triste mais un triste individu"[6].
           A  Tigreville,  Fouquet  rencontre  le  patron  du  Stella  Albert  Quentin,  ancien buveur non repenti  mais qui, pendant la Seconde Guerre
mondiale a promis, s'il réchappait au  bombardement de  la  ville, de  ne plus  boire. Ce qu'il  fait au p rofit d'une addiction aux bonbons acidulés.
De Quentin, Blondin nous dit :
                     -  "Il présentait une ivresse impénétrable  […]  ses compagnons prétendaient qu'il était saoul debout. Quentin, en effet, était un homme
                        debout"
[…]"[7]. "Quentin ne jugeait pas les autres, il était un témoin silencieux"[8].
           Albert reconnaît en Fouquet un frère d'alcool : un prince capable de rêves et non un  ivrogne obsessionnalisé dans sa gestuelle et  il  le  fait
savoir  au tavernier sans tendresse Esnault "Vous n'êtes pas de la même famille d'individus, lui et toi"[9].
Albert aimerait à nouveau rêver et Gabriel le fait rêver "Je ne suis pas venu pour te détruire mais pour te réveiller"[10] (phrase christique "Je ne suis
pas venu pour abolir  mais  pour  accomplir"
(Mt  5,17)  alors  Suzanne,  l'épouse  de  Quentin  pour laquelle  "le  bien  et  le  mal  sont  des  critères 
domestiques  comme  le  chaud  et  le froid"
[11] (comme la mère de Dora dont Freud dit qu'elle est atteinte de la "psychose de la ménagère"[12]),
interpelle ce dernier alors qu'elle le pressent tenté :
                      -  "Peut-être pourrais-tu recommencer à prendre un peu de vin à table ?"[13]
et Quentin de répliquer :
                      -  "Si  quelque  chose  venait  à  me  manquer  ce  n'est  pas  le  vin  mais l'ivresse."[14]

           Voilà  la  définition  proposée  :  l'alcoolique  n'est  pas  un  amateur  de  vin  mais d'ivresse  et  Quentin  s'explique  sur  son  alcoolisme 
"Vous  ne  connaissez  que  les malades, ceux qui vomissent  et les brutes, ceux qui cherchent l'agression à tout prix; il y a aussi les princes incognitos
qu'on devine sans parvenir à les identifier. Ils  sont  semblables  à  l'assassin  du  fameux  crime  parfait  dont  on  ne  parle  que lorsqu'il  est  raté  […]. 
Représente  toi  plutôt  un  promeneur  qui  aperçoit brusquement un couloir somptueux et s'y engouffre parce que rien ne le retient de l'autre côté
de la rue"
[15].

         Si l'alcoolique est un amateur d'ivresse ceci a au moins deux implications :
                      -  l'alcoolique n'aime pas l'alcool, il aime l'ivresse. Il n'est pas œnologue, on ne  le trouve pas côté jardin (en terrasse)  mais  côté cour
                         (au bar) et il  ne déguste pas, il se remplit de cet alcool qui n'est qu'un agent de voyage.
                      -  si le critère de l'alcoolisme est l'ivresse et que l'on réalise que cet ivresse, ce  transport  euphorique  peut  être  provoqué  par  de 
                         nombreux  agents  :  le pouvoir, l'amour, le sport, et maintenant le sang…  Nous sommes tous des alcooliques.
           L'homme  de  l'ivresse  qui  n'a  de  différence  avec  l'humaine  condition  que d'utiliser  un  agent  de  voyage  de  moindre  noblesse  il  va 
falloir  s'en  protéger  et cette  humaine  condition  a  pour  cela  une  arme  :  la  classification.  Placé  à  la rubrique  médecine  l'alcoolique  est  malade 
d'une  "alcoolose"  (l'état  psychique implique  l'anxiolyse  de  l'alcool)  ou  d'une  alcoolite  (le  poids  culturel  est  alors déterminant) ou encore d'une
somalcoolisme (manie intermittente : alcoolisme du week-end,  fiesta  drinking,  hangover).  Ceci  pour  Fouquet,  Jellinek  parlera  lui d'alcoolisme 
alpha  (assuétude  psychologique),  béta  (assuétude  psychologique avec troubles organiques) et  gamma  (consommation permanente). Une fois classé
il faut le caser : si le corps prédomine  :  en gastroentérologie, si c'est le psychisme en  psychiatrie,  si  c'est  l'acte,  en  addictologie  puis  préparer 
l'avenir  :  sociétés néphalistes (A.A; Croix bleue. Il faut le produire devant l'ordre médical ( habeus corpus  médical) et surtout pas sur le divan
(habeus verbum  psychanalytique) : la logorrhée  laisse  on  la  sait  la  mémoire  au  vestiaire  le  transfert  lui,  invite  à  la consommation)… Résultat :
le lien social est rompu et c'est le  pathos  qui  fédèreune  société  marginale  où  il  assènera,  Pavlov  oblige,  "Je  ne  bois  pas,  je  suis alcoolique"
à la présentation d'un verre.

           Le social n'est pas avare non plus de classification : il y a celui qui sait boire et l'alcoolique, celui qui tient l'alcool et celui qui ne le tient  pas…
Quentin n'échappe pas  à  l'appétit  classificatoire  :  les  princes  d'un  côté,  les  gueux  de  l'autre.  Mais l'unanimité  se  produit  dans  l'expression  : 
il  boit…  L'occultation  du  signifiant alcool  nous  en  dit  long.  Il  est tantôt  loué  pour  ses  vertus  pharmacodynamiques, anxiolytiques  (Bartez, 
Arnaud  de  Villeneuve  etc…),  curatives  et  figure  dans  le dictionnaire médical de Dechambre à la rubrique médicament (1869). Le précité
Arnaud  de  Villeneuve  résume  ses  vertus  "L'alcool  guérit  l'homme  du  venin, prolonge  ses  jours,  ranime  le  cœur,  entretien  sa  jeunesse"[16].
La  religion chrétienne après avoir présenté le sauveur comme "la vraie vigne"  (Jn 15,1)  fait du vin son sang lors de la présentation des oblats pendant
l'Eucharistie (action de grâce  :  sacrement  le  plus  important)  "Buvez-en,  tous,  car  ceci  est  mon  sang,  le sang de l'Alliance" (Mt 26,28). Le Christ
institue ainsi un lien social via l'alcool et le  pain  d'où  la  dénomination  de  la  religion  du  Nouveau  Testament  :  religion  de l'agapè  (des  agapes  : 
festin  de  fraternité)  qui  fera  passer  les  premiers  chrétiens pour  "des  ivrognes  et  des  gloutons"  (Mt  11,19)  pour  la  Pentecôte.  Il  est  tantôt
réprouvé  par  exemple  par  les  mandement s  d'évêques  dans  le  droit  canon  de l'ancien  régime,  par  la  législation  française  depuis  la  Révolution 
(loi  sur  les alcooliques dangereux, 1948).
           L'alcool  a  aussi  des laudateurs, des détracteurs, et Freud  constate que lorsque un  objet  voit  converger  vers  lui  amour  et  haine  c'est  un 
objet  de  désir .  Alors consommer un objet de désir c'est socialement un vice qui engendre une réaction contre-transférentielle  de  rejet  social. 
Une  complicité  s'installe  entre  l'instance répressive  intérieure  (le  surmoi)  et  cette  réaction  qui  officie  comme  surmoi extérieur.  Cette  réaction 
Freud  l'appelle  la  "verjönung"  :  l'opprobre.  Dans  les services  médicaux  les  patients  subissent  terriblement  cette  opprobre particulièrement  en 
ce  qui  concerne  les  maladies  dites  du  désir  (alcoolisme, maladies sexuellement transmissible) et ils  sont alors malades  deux fois : de leur
maladie  et  du  jugement  porté  sur  leur  maladie  qui  atteste  plus  de  la  névrose soignante  que  de  l'intention  première  du  patient.  Pourtant 
la  religion,  depuis  le livre de Job avait dénoncé cette attitude. Job contre l'avis des trois sages : Eliphaz, Bildad, Cophar, puis de Helihu qui  veulent
lui faire avouer que sa maladie est due à une faute nie, ne cède pas aux exhortations de son épouse "Maudit donc Dieu et meurt"  (Ib.  2,9). Le Dieu
lui donnera raison rompant avec la tradition biblique qui associait  maladie  et  faute  et  punissait  pour  cela  les  générations  "les  parents  ont
mangé des raisins verts et les dents des enfants en furent agacées"
(E2 18,1-9).
Ceci nous conduit au constat de quelques particularités de l'alcoolique :

                       -  l'alcoolique est   médecin :
C'est  lui  qui  se  prescrit  le  médicament  susceptible  de  sédater  sa  douleur  morale malheureusement  il  n'est  pas  inscrit  à  l'ordre  médical  et 
il  va  se  heurter  au représentant  légal  c'est  le  fameux  combat  décrit  par  François  Perrier  entre  le chimiste (l'homme de l'ordre) et l'alchimiste
(celui qui fait de l'exercice illégal de la médecine). L'homme de l'ordre tranche sur chiffre (science oblige) entre un état chronique (volume globulaire,
taux de transaminases)  et un  état aigu  (qui  va de l'ébriété au  coma)  puis se risque, quand cela est possible, à un discours hygiéniste sur les méfaits
somatiques (névrites, cirrhose etc…) et psychiques ( Korsakoff, etc.) devant un amateur d'ethyls qui s'impatiente pour aller au bistrot ou d'un seul coup
d'un  seul,  le  briseur  de  souci  freudien  va  faire  disparaître  l'enfer  prophétisé d'autant plus que ce n'est pas l'eau qu'on lui a mis à la bouche mais
l'alcool en lui demandant  le  nombre  de  verres,  le  titrage  de  l'alcool  etc.  Alors  l'alchimiste  va administrer  son  ordonnance  à  sa  pharmacie  : 
le  café.  Mais  cet  alchimiste  va  se fourvoyer dans la "Quantité Suffisante Pour" (QSP) et, entre le premier petit verre d'ouverture et le petit dernier
pour la route s'impose l'aphorisme du film de Billy Wilder : Le Poison "un verre c'est trop, mille verres ce n'est pas assez ".
           Dire  que  l'alcoolique  est  médecin  c'est  dire  que  l'alcool  est  médicament. Homère soulignait déjà cette parenté quand, de retour d'Egypte où 
il vit l'effet   de la bière sur les Egyptiens  il présenta l'Egypte comme la  terre où tous les hommes sont médecins.

           L'alcool  en  fait  est  pharmakon.  Qu'est-ce  à  dire  ?  Le  pharmakon  c'est  la drogue c'est-à-dire qu'au-delà de son aspect curatif, elle devient
mortelle (poison). Mais le pharmakon  c'est aussi ce personnage grec aux besoins duquel subvient la cité  mais  que  l'on  tue  dès  qu'éclate  un  conflit 
pour  rétablir  la  paix  :  le  bouc émissaire.  L'on  accuse  souvent  l'alcoolique  de  se  déresponsabiliser  derrière l'alcool  pharmakon.  Cela  n'est  pas 
toujours  le  cas.  Toujours  dans  Un  singe  en hiver  Quentin,  tenté est apostrophé par son épouse Suzanne qui lui dit en parlant d'Hesnault, le tavernier :
             •  il t'a poussé à la bêtise en de nombreuses circonstances.
             •  Nom  de  Dieu  (dit  Quentin),  c'est  formidable  :  quand  je  fais  des bêtises, je voudrais bien que le mérite m'en revienne[17].
En  tout  cas  médecin,  pharmacien  de  son  propre  tourment  l'alcoolique  est  un système autarcique ce que soulignait Blondin à une émission de
Bernard Pivot " Si jamais  tout  l'argent  que  j'ai  claque  dans  les  bars  qu'est-ce  que  je  prendrais comme cuites"[18].

                          -  L'alcoolique est voyageur :
L'alcoolique va se commettre à deux  types de voyages selon le vocabulaire anglo saxon  :  le  voyage  topographique  (le  "travel")  et  le  voyage 
psychédélique  (le "trip"). Le voyage topographique ne fait  défaut à aucun des grands auteurs de la divine comédie ivre : Hemingway s'évade en Italie,
en France, en Espagne tandis que  Lowry  sillonne  l'extrême  orient,  le  Mexique,  l'Espagne,  l'Allemagne  :  que Blondin parcours l'Europe
buissonnière et que London erre  d'un état d'Amérique du  Nord  à  l'autre  jusqu'au  Canada.  Ces  "travels"  naissent  d'un  espoir  :  ailleurs l'herbe
est plus verte sauf quand on se trouve dans cet ailleurs qui se montre alors bien  décevant.  Quentin  le  fait  remarquer  à  Fouquet  :  "J'ai  voulu  tout 
connaître. J'ai fumé à Shanghai, j'ai fumé à Hong-Kong à travers des rues éclairées par des lampions  […]  ce n'était pas formidable; c'est une manière
d'onanisme ce truc-là, on  rêve  quoi  […].  Maintenant  il  m'arrive  de  rêver  que  je  fume."
[19].Alors  les voyages  se  tarissent  et  Antoine  Blondin 
qui  dit  :  "Je  parle  beaucoup  de  moi  à travers  d'autres  personnages"  avoue  dans  l'humeur  vagabonde  "Un  jour  nous prendrons  des  trains  qui 
partent"
[20] pour  justifier  les  ivresses  qui  l'empêchent d'être ponctuel. Et comme  Pierre  Assouline  lui demande pour où, il répond : "qui partent
pour me ramener à la maison"
[21].  L'autre voyage est le  trip  : celui -là  met dans un état plutôt que dans un ailleurs et cet état, qui, mieux que
Jacques Lacan peut  le  définir  quand  il  évoque  les  traces  du  complexe  de  sevrage  "Une assimilation  parfaite  de  la  totalité  à  l'être.  Sous  cette 
formule  d'aspect  un  peu philosophique on reconnaîtra ces nostalgies de l'humanité : mirage métaphysique de l'harmonie universelle, abîme sociale
d'une tutelle totalitaire  toutes sorties de la hantise du paradis perdu d'avant la naissance et de la plus obscure aspiration à la mort"
[22].  La visée des
voyages c'est Das Ding  ("la chose comme cause") c'est à-dire ce quelque chose qui m'est à la fois et étranger et au cœur de moi,  cet objet perdu  qui  n'a 
peut-être  jamais  existé  mais  dont  l'hypothèse  est  nécessaire  pour fonder  le désir humain : retrouver cet objet hypothétique qu'on n'arrive  jamais  à
retrouver  et  tant  mieux  le  sujet  serait  englouti  dans  cette  jouissance  toute  qui pourrait  bien  être  représentée  par  la  mère.  En  tout  cas  le 
paradis  artificiel  est recherche d'un paradis perdu d'où la parenté de la toxicomanie avec la religion.
           Le  voyage  psychédélique  est  surdéterminé  tentative  d'évasion  du  monde maternel mais pour y mieux retourner : les trains ne partent pas ou
ramènent à la maison.  Cette  vection  vers  la  chose  originelle  justifie  ce  surnom  de  Blondin  : Monsieur  Jadis  tandis  que  le  trip  fait  du  souvenir 
un  poète  et  non  un  historien ainsi  sera  le  Prado  pour  Fouquet  et  le  Yang-tsé  Kiang  pour  Quentin  qui  parle  à jeûn de "sa passion éteinte pour
la muraille de Chine"
[23] précisant qu'il s'agit "d'un rêve de fusilier-marin"[24].
Mais où mène encore le voyage de l'alcoolique ?
                -  Blondin  décrit  ainsi  Suzanne  :  "Madame  Quentin  n'est  pas  une  beauté mais elle possède la noblesse que donne le gouvernement des
                   objets, une autorité  préservée  contre  les  abus  de  pouvoir  par  les  limites  définies  de son  domaine"
[25].  Quentin  commente 
                   "Madame  Quentin  n'aspire  à  rien d'autre  qu'à  assurer  au  lendemain  les  couleurs  de  la  veille"
[26]et  rajoute  "Les  femmes  peuvent 
                   exceller  aux  fourneaux  parce  qu'elles  sont  les dépositaires  spontanées de tout ce qui concerne le feu et l'eau"
[27] et c'est dans 
                   Monsieur  Jadis  que  Blondin  conclura  "Le  bonheur  conjugal  est particulièrement tolérable en échantillon"[28]. Ces femmes sont
                   les femmes dont les hommes ont besoin : les femmes-mères (la femme qui nourrit). L'alcoolique  a  un  père  tragique.  Des  pères  il  en  est 
                   peu  question  mais quand il en est question les dialogues sont de poids.  Quand Fouquet arrive au Stella  à Tigreville Quentin se prépare
                   pour un voyage à Blangy dans la Somme et comme Fouquet lui demande pourquoi Quentin répond "à partir d'un certain moment tous
                   les chemins mènent au père mort ou vivant"
[29]. Et Quentin se  souvient d'autrefois, quand il était ivre "on m'a raconté que je m'installais 
                   à  la  gare  à  côté  du  portillon  pour  chercher  mon  père. J'arrêtais les voyageurs, je les questionnais, je les injuriais… J'en arrivais
                   à  oublier  qu'il  était  mort  à  l'époque  de  ma  naissance"
[30].  Le  père  de l'alcoolique est toujours un père tragique. Celui de Blondin,
                   écrivain raté, fût  délaissé  par  son  épouse  pour  une  autre  femme  et  il  se  mit  à  boire. Antoine qui le détestait disait fréquenter les
                   mêmes cafés que lui mais pas à la même  heure. Il devait se suicider quai Voltaire d'un cocktail d'alcool et  de  médicaments  laissant 
                   un  mot  "idiot,  pauvre,  pauvre  idiot".  André Malraux,  lui  aussi  grand  alcoolique  avait  un  père  fanfaron  qui  se  disait banquier,
                   inventeur qui ne fût jamais primé au concours Lépine mais qui boursicottait à perte. Hâbleur aimé des femmes et d'André il parlait de
                   tout sauf  de  l'hypérite  nitré,  le gaz  moutarde dont il  a vu  les  effets  lors de  la grande guerre. L'on retrouvera Fernand, rue de Lubek,
                   suicidé au gaz dans l'appartement où il s'était cloîtré. Le père d'Hemingway se suicide, celui de London  qui  sa  femme  abandonnant 
                   son  enfant  quatre  mois  avant  sa naissance.  Pères  morts,  abandonnants…  Le  narcissisme  est  tellement émoussé que Blondin écrit
                   "L'homme est un lent et patient plongeur"[31]et Fitzgerald  commence  sa  nouvelle  par  "Toute  vie  est  bien  entendu  un processus 
                   de  démolition"[32]et  Perrier  écrira  "Pourquoi,  mon  père impossible m'avez-vous abandonné à l'heure même où il me fallait suivre
                   mon destin d'homme c'est-à-dire quitter votre maison ?  […]  Vous m'avez laissé l'impossible jouissance de la mère sur les bras. Il faut que,
                   comme Jésus, je meure avant ma mère"
[33].

           Le voyage  de l'alcoolique est parsemé de morts. Blondin perdra son cher ami Roger Nimier (dont le roman  Le hussard sur le toit  avait permis
à Bernard Frank de donner le nom au groupe littéraire composé de Jacques Laurent, Roger Nimier, Antoine Blondin puis plus tard Michel Déon :
Les Hussards) et ne s'en consolera jamais.  Fitzgerald de son côté écrit "Un camarade de classe tua  sa femme et se tua,  un  autre  tomba 
accidentellement  d'un  gratte-ciel  de  New-York.  Un  fût assassiné  dans  un  bar  clandestin  de  New-York  et  ramené  au  Princetown,  club pour
mourir, et un autre encore eut le crâne fracassé à coups de hache par un fou dans  un  asile  d'aliéné  où  il  était  enfermé  […]  c'était  mes  amis"
[34].
Son  épouse Zelda  meurt  brûlée  vive  dans  la  clinique  où  elle  se  désintoxiquait  sur  la  côte d'Azur après le décès de (Tendre est la nuit).
           Alors où va notre voyageur alcoolique ? Ces êtres dont les pères sont absents : à leur recherche, jusqu'au cimetière. C'est le voyage vers la
Grande Sortie.

                      -  L'alcoolique est solitaire
Blondin déclarait : "Je sors pour  me créer des frères et sœurs". Le fils unique fût le  grand  prosélyte  d'une  amitié  pour  laquelle  il  sacrifia  tout  : 
famille,  œuvre, amours… Amitié de ses amis Hussards puis des inconnus de bistrot  et il disait, "Je sors pour me créer des frères et soeurs"[35].
En fait il aime l'amitié, la fraternité qui ainsi que toute fraternité empêche le Un parmi d'autres et débouche sur la violence à  laquelle  Blondin  était 
accoutumé  souvent  à  ses  dépens.  Mais  la  fraternelle chaleur des comptoirs n'est qu'une préface à la solitude.  "Pourquoi en viens-je à me  persuader 
qu'une  légère  ivresse  améliore  les  rapports  humains  […]?  Je  ne devrais plus ignorer qu'il n'existe pas d'ivresse légère : on a vite fait de sombrer
en  chantant,  chacun  de  son  côté  entraîné  par  le  poids  de  ses  peines  pendues autour  du  cou"
[36] constate  Fouquet.  Alors  l'on  boit  le  dernier 
verre  tout  seul, dernier rescapé de l'ivresse collective. Seul, pas tout à fait : il reste le double et la haine qu'on voue à ce semblable "J'ai trinqué avec
mon reflet qui levait son verre  quand  je  levais  le  mien.  Il  s'est  obstiné  longtemps,  mais  j'ai  eu  le  dernier  mot puisque, à la  fin, je me rappelle
que j'ai cessé de le voir. Cela m'étonnerait qu'il soit allé voir ailleurs"
[37]. Je est un autre, Je est moi réel, et cela s'en arrête là… La fascination par
le réel narcissique. Fitzgerald dira "Il ne me restait plus de Je"[38]. Le  sujet  n'est  plus  causé  par  l'image,  il  y  a  ici  délégation  du  su jet  vers  l'image
comme dans le mythe de Narcisse et l'image disparue le sujet n'est plus.

           L'alcoolique  est  logé,  selon  les  auteurs,  dans  une  des  catégories  du
triptyque classique : névrose, psychose, perversion :
                •  Les  tenants  de  la  névrose  soulignent  avant  tout  l'économie  du refoulement provoqué par l'alcool d'oubli, celui qui laisse la mémoire
                   au  vestiaire.  Puis,  plus  spécifiquement  est  invoqué  la  facilitation  de l'histrionisme provoquée par l'alcool dans l'hystérie avec une réserve :
                   le danger n'est pas le même : il ne s'agit pas de théâtre mais de cirque sans  filet.  Ce  même  alcool  éviterait  dans  la  maladie  du  tabou  les
                   ratiocinations incessantes de l'obsédé.
                •  Les tenants de la psychose vont se référer  à l'acte de boire, stéréotype rappelant  les  cadences  des  Temps  Modernes  de  Chaplin  et  le  délire
                   d'activité  de  Tausk.  On  leur  oppose  la  topologie  du  produit  :  la dépression  alcoolique  se  fait  à  la  suppression  du  toxique,  celle  du
                   psychotique à l'adjonction du produit (neuroleptique).
                •  Les tenants de  la perversion  invoquent  le clivage du Moi :  la parole arrosée ignorant la parole sobre et vice-versa, la représentation d'une
                   femme  à  double  face  :  tantôt  putain,  tantôt  respectueuse  (pour reprendre le titre de Sartre), la fétichisation du corps propre (le corps est
                   meurtri de  façon endogène : cirrhose, névrites etc… et exogène : coups et blessures des rixes de comptoir), la mythomanie : description
                   d'exploits  fantoches  qui  sont  à  la  perversion  ce  que  le  délire  est   au phénomène élémentaire dans  la psychose, la fétichisation du discours,
                   les  infractions par rapports à la  loi ce qui  veut dire que  le Nom-DuPère  n'est  pas  forclos  mais  que  le  père  est  défié…  L'alcoolique  par
                   tous  ces  mécanismes  devenant  le  phallus  fétic hisé  de  la  mère.  Le démenti de la castration fait que l'alcoolique, via le fétiche, vit dans un
                   monde à l'exclusive masculin d'où une énigme : comment naître dans un monde d'hommes ? (Celle du psychotique étant : comment naître dans 
                   un  monde  de  femmes.)  La  solution  étant  de  naître  soi-même  : c'est  le  réveil  après  le  coma  alcoolique,  la  cuite.  Les  alcooliques
                   anonymes  comptent  leurs  années  à  partir  de  leur  abstinence,  comme une  renaissance  dont  la  maturité  serait  la  sobriété  et  qui  ont  pour
                   adage : "On ne devient pas alcoolique on naît alcoolique".

           Le  mythe  de  Dionysos  (né  deux  fois)  invite  à  aller  dans  le  champ  pervers. Sémélé,  enceinte  de  Dionysos,  provoque  la  colère  de  Héra  qui 
lui  suggère  de demander à son amant, Zeus, d'apparaître dans toute sa gloire  (maître des cieux et du tonnerre), ce qu'elle  fait et  meurt brûlée. Mais Zeus  a 
le temps de se greffer l'embryon dans sa cuisse et le mène à terme. Dionysos naît du masculin et il sera le  dieu  du  vin,  dieu  qui  escorte  de  ses  Bacchantes 
des  Silènes  appelés  aussi Satyres provoque la folie (délire mystique), le carnage et rend torride la sexualité. C'est le dieu psychopathique par excellence.
On le voit le dieu naît du masculin et se  caractérise  par  des  conduites  psychopathiques  dont  Lacan  fera  avec  le  corps propre du sujet l'équivalent du fétiche.

           Deux points de théorie sont pourtant à discuter :
             -  le  fait  que  la  parole  ivre  annule  la  parole  à  jeun.  Les  promesses d'abstinence sont annulées par le premier verre mais l'ichspaltung  veut que
                les contenus s'ignorent l'un l'autre. Or cela n'est pas le cas, l'alcoolique sait que son serment est serment d'ivrogne et l'alcoolique n'ignore pas le matin
                ce qu'il fait la veille "Je reconstituais le cabaret fantôme que nous avions pris  à  l'abordage  la  nuit  précédente  […].  Il  ne  faut  surtout  pas  se
                retrouver isolé, comme je suis maintenant parce qu'on est dévoré par les loups  du  remord  qui  n'attaquent  que  l'homme  seul"
[39] et  qui  conclut 
                à propos des ivresses "ce va et viens aux abîmes est un trajet solitaire. Ceux qui  remontent  de  ces  gouffres  […]  renaissent  douloureusement  et 
                se retournent  :  la  nuit  a  effacé  la  trace  de  leurs  pas.  Les  ivresses  si contagieuses  sont  incommunicables"
[40].  L'alcoolique  c'est  Jekill  et 
                Hyde dont l'un n'ignore rien de l'autre et vice-versa : Jekill garde la mémoire de Hyde  pour  en  souffrir  et  Hyde  celle  de  Jekill  pour  s'en  gausser. 
                "Jekill avait pour Hyde l'intérêt d'un père et Hyde avec pour Jekill l'indifférence d'un fils"
[41] cout Stevenson.
              -  Le  trou  noir  c'est  l'amnésie  post-libation  et  ce  trou,  dans  la  clinique quotidienne l'alcoolique le remplit de forfaits ce que fait aussi la littérature : 
                 Les  Vrais  durs  ne  dansent  pas  (Norman  Mailler)  et  le  cinéma  Le lendemain du crime  (Sydney Lumet) où les  héros après soirée arrosée se
                 retrouvent  devant  un  cadavre  sans  se  rappeler  de  ce  qui  s'est  passé. L'angoisse  de  l'alcoolique  est  à  couper  au  couteau  :  qu'ai-je  fait  ? 
                 Et comme toute infraction à  la  loi est un parricide  potentiel  l'on  songe à  ce crime des crimes qu'est le parricide, à ce premier verre meurtrier qu'il faut
                 vite oublier car avec la mort du père tombe la loi, car les morts sont des dominateurs  puissants…  oublier  avec  un  autre  verre,  puis  un  autre…
                 Ecoutons  Fouquet  décrire  ce  trou  noir  "Ce  genre  d'absence  me  plonge dans une angoisse coutumière. A Paris, quand Claire m'a quitté, il arrivait
                 que trois ou même six heures de mon emploi du temps se dérobent à moi. A la place s'ouvre un grand trou noir  […]. Je retrouvais dans ma poche
                 des  morceaux  de  papier  où  des  inconnus  ont  inscrit  leurs  numéros  detéléphone,  des  rendez-vous,  des  maximes  hoquetantes.  Mais  les  visages
                 composés par la nuit ne franchissent pas le jour et, si je les rencontre par la suite, je ne les reconnais pas
"[42].

           On  le  voit  ce  travail  situe  l'alcoolisme  dans  le  champ  névrotique  mais  cela n'empêche qu'il va à toutes les pathologies comme le fil qui va à l'aiguille.
J'aurais réussi si j'ai pu vous montrer qu'il s'agi dans cette histoire plus d'une cirrhose de l'âme que d'une névrose du foie et que l'alcool est le donneur universel.
Mais il nous faut évoquer maintenant l'alcoolisme comme mystique.

                     -  L'alcoolique est un mystique :
                        Toujours  dans  Un  singe  en  hiver  d'abord  Fouquet  puis  Quentin  apostrophent l'ésotérisme.
                              •  Fouquet décrit les effets de l'ivresse "l'existence s'échauffe et brille dans ses  plus  modestes  manifestions"[43] et,  parlant  des  buveurs  qui
                                 connaissent cet état il dit "on prétend que ces alchimistes sont là pour se  souler.  La  vérité  est  que  l'état  d'ivresse  ne  fait  pas  l'objet  de 
                                 leurs cérémonies  extrêmement  subtiles  il  en  est  la  conséquence  et  la rançon"
[44].
                              •  Quentin après dit à son épouse sa soif d'imprévu et évoque sa domestication obsessionnelle constate "tout ce qui est rassurant était
                                  ennuyeux…"
[45]. Alors Suzanne  lui conseille de partir en voyage et il lui répond  "Tu  as  raison  […].  Je  dois  les  tenir  de  la  religion  où 
                                  j'ai  été élevé.  Il  y  a  du  mysticisme  dans  l'extase  d'un  ivrogne  contemplatif "
[46]. Ces propos ne peuvent s'entendre qu'en regard d'un autre
                                 ouvrage  Sous le volcan  de Malcom Lowry. Le consul Geoffrey Firmin est, après sa séparation d'avec Yvonne son épouse, parti à
                                 Oaxaca (Mexique) depuis un an. Yvonne qui a trompé Geoffrey n'arrive pas à retrouver les jours heureux et à soigner le consul ravagé par
                                 l'alcool et se laisse courtiser par  son  frère.  Le  consul  est  hanté  par  un  souvenir  :  il  commandait, pendant  la première guerre  mondiale
                                 un cargo et n'a pu empêcher son équipage  d'enfourner  les  officiers  allemands  d'un  sous-marin  dans  la chaudière. Acquitté par la  justice
                                 il ne l'est pas par son tribunal intime et c'est  la  déchéance  (déchet  et  échéance)  quotidienne  panachée  de jalousie qui l'amène au  delirium 
                                 puis à la mort : il se fait délibérément assassiner. Yvonne l'a précédé d'une mort accidentelle. S'il ne croit pas, comme  Lord  Jim  de 
                                 Joseph  Conrad,  à  la  rédemption  son  angoisse  est mystique  :  la  création  n'est  peut-être  qu'un  pont  entre  deux  néants. Comme 
                                 le  Fouquet de Blondin Geoffrey  est un  homme  seul : pour  le premier  Claire  est  partie,  Yvonne  pour  le  second.  Comme  Quentin
                                 Geoffrey a un enfant mort. Comme pour Fouquet, Quentin le mal n'est pas l'alcool, le mescal mais ce dernier est le remède. Son médec in Vigil
                                 parle de "maladie de l'âme"[47]. Il  est quitté mais seul aimé  et  il sait  la réconciliation  impossible,  l'impossible recréation  après tant de passion
                                 de  l'androgyne  et  il  montre  pour  le  métaphoriser  un  roc  brisé  :  La despedida  : le désespoir. Il évoque le  Zoar  où il est fait état de l'Adam
                                 primitif où la forme mâle  et femelle sont accolés dos à dos. Pour qu'ils se voient Dieu les sépare : l'unité est rompue et chacun aspire à la part
                                 manquante.  Pour  cela  Dieu  crée  un  principe  unificateur  :  l'amour,  et Dieu refuse de bénir et d'habiter  les  insoumis qui ne se rejoignent pas
                                 dans  l'amour  pour  faire  totalité.  Alors  c'est  l'illusion  de  la  création  : l'Eden est perdu et interdit.   Dans son délire le consul voit un jardin de
                                 broussailles (paradis perdus), une  bouteille de tequila dans un  buisson (la tentation,  le serpent) tandis que  le témoin de  son assassinat a pour
                                 nom chef des Jardins. L'action se déroule en un jour, le jour des morts. Mais  le pire est que  le  manquement à  l'amour, à cette  loi  irrémissible
                                 s'élargit  à  l'humanité  sous  la  forme  de  carence  caritative.  Une  autre faute le hante : sur une  route  mexicaine un indien agonise : Yvonne ne
                                 pouvant  supporter  la  vue  du  sang  s'en  détourne,  Hug  le  frère  veut intervenir  mais  le  consul  le  lui  interdit  et  lui  demande  d'attendre  la
                                 venue  d'une  police  qui  arrivera  trop  tard.  C'est  une  reprise  de  la parabole du  bon Samaritain (en descendant de Jérusalem  à  Jéricho un
                                 homme  est  laissé  demi-mort  par  des  brigands  qui  l'ont  dépouillé.  Un prêtre  et  un  lévite  passent  outre.  Un  Samaritain  le  soigne, 
                                 le porteà l'hôtel, paie l'hôtelier pour qu'il s'occupe de lui  (devoir de miséricorde). Samaritain est le nom du bateau gouverné par le consul. Le
                                 consul dira "Le pire de tout est de sentir son âme mourir."[48]. Le consul est animé par  une  volonté  d'extase,  il  veut  grâce  à  l'alcool  sortir 
                                 de  lui-même, sortir  d'une  temporalité  préfacée  par  le  péché    originel,  sortir  d'une conscience  historienne  pour  en  retrouver  une  grâce 
                                 au  mana  (âme  de l'univers des peuples premiers) qui est ici l'alcool, l'eau de vie, l'eau de feu.

           Victor  Hugo  disait  de  lui  "Je  suis  un  homme  qui  pense  à  autre  chose"[49] c'est  peut-être  la  meilleure  définition  de  l'alcoolique  qui  pense  au  pays 
du  père mort ou vivant, au  Pays où l'on n'arrive jamais, d'André d'Hotel, autrement que soi -même mort. Alors névrose du foie ou cirrhose de l'âme ?
                                             
 

                                                                                                                                                                                                               Bernard Guiter
                                                                                                                                                                                                          Dr en Psychologie
                                                                                                                                                                                     Habilité à diriger les recherches
                                                                                                                                                                                                                 Psychanalyste
 

Références bibliographiques

 1 Aragon (L); 1944, La Diane Française, Seghers, Paris
2 Blondin (A); 1932, Ma vie entre les lignes, Paris, Robert Laffont, 1991 p.1137
3 Blondin (A); 1955, Un singe en hiver, Paris, Le livre de poche, p. 55
4 Idem
5 Id.
6 Ibidem p.77
7 Ibid. p. 9
8 Ib. p. 97
9 Ib. p.217
10 Ib. p. 161
11 Ib. p. 155
12 Freud (S); 1905, Le cas Dora, Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1877 p. 11
13 Blondin (A); 1959, Un singe en hiver, op. cit. p. 169
14 Id.
15 Ibidem pp. 170, 171
16 Hillemand (B); 1995, Alcool, alcoolisme : repères historiques et neurologiques, revue Alcoologie, n°4, t.17 décembre 1995.
17 Blondin (A); 1959, Un singe en hiver, op. cit.,p. 160
18 Guiter (B); 1993, Mémoire de DEA dirigé par Claude Bruère-Dawson, Université de Montpellier III Paul Valéry, p. 78
19 Blondin (A); 1959, Un singe en hiver, op. cit., pp.160,161
20 Benz (J); Préface Antoine Blondin, Paris, Robert Laffont, 2001, p.11
21 Ib.
22 Lacan (J); Les complexes familiaux, Autres écrits, Paris, Seuil, p. 36
23Blondin (A); 1959, Un singe en hiver, op. cit. p. 104
24 Ibidem p. 160
25 Ibid. p. 64
26 Ib. p.155
27 Ib. p. 152
28Blondin (A); 1970, Monsieur Jadis, Antoine Blondin, Paris, Robert Laffont, 1991, p. 605
29 Blondin (A) ; 1959, Un singe en hiver, op. cit. p. 220
30 Ibidem p. 34
31 Ibidem p. 11
32Fitzgerald (F. S.), 1936, La fêlure, Paris, Folio, p. 475
33 Perrier (F); 1974, La chaussée d'Antin, t. 2, Paris, Albin Michel, 2008, p. 482
34 Fitzgerald (F.S); 1931, Echoes of the Jazz Age, Grenier (R) Préface, La fêlure, Paris, Gallimard folio, pp. 13, 14
35 Benz (J), 2001, Préface Blondin, op. cit. p. 2
36 Blondin (A); 1959, Un singe en hiver, op. cit. p. 46
37 Ibidem p. 47
38 Fitzgerald (F.S); 1936, La Fêlure, op. cit. p. 492
39 Ibidem p. 59
40 Ibid. p. 79
41 Stevenson (R.L); 1886, L'étrange cas du Dr Jekill et de Mr Hyde, Paris, Robert Laffont, 1960, p. 355
42 Blondin (A), 1959, Un singe en hiver, op. cit. p. 57
43 Ibidem p. 49
44 Id.
45 Ibidem p. 173
46 Ibidem p. 174
47 Lowry (M); 1947, Sous le volcan, Paris, Gallimard folio, p. 38
48 Ibidem p. 88
49 Hugo (V); Tas de pierres
 

Bibliographie


1.  Aragon (L); 1944, La Diane Française, Paris, Seghers, 2012
2.  Benz (J); 2001, Préface, Antoine Blondin, Paris Robert Laffont
3.  Blondin (A); 1959, Un singe en hiver, Paris, Le livre de poche
4.  Blondin (A); 1949, L'Europe buissonnière, Paris, La table ronde
5.  Fitzgerald (F.S); 1936, La Fêlure, Paris, Gallimard -Folio
6.  Freud (S); 1905, Le cas Dora, Cinq psychanalyses, Paris, PUF
7.  Guiter (B); 1993, La Franc-maçonnerie du jouir, Mémoire de DEA en
psychopathologie, Montpellier III
8.  Hillemand (B); 1995, Alcool, alcoolisme : repères historiques et
neurologiques, revue Alcoologie, n°4, t.17
9.  Hugo (V); Tas de pierres, poème retrouvé dans les documents de l'auteur
10.  Lacan (J); 1936, Les complexes familiaux, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001
11.  Stevenson (R.L); 1886, L'étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde

Intervenants

Interventions

 ACF-VD
Jean-Claude Affre
Dr Marie  Allione
Claude Allione
Dr Arielle Bourrely
Professeur Claude-Guy Bruère-Dawson
Lionel Buonomo
Pr Jean-Daniel Causse
Philosophe Jean-Louis Cianni
Jomy Cuadrado
Dr Marie-José Del Volgo
Guilhem  Dezeuze
Dr Jean-louis Doucet
Laurent Dumoulin
Dr Jean-Richard Freymann
Eva-Marie  Golder
Professeur Roland Gori
Jean-Paul Guillemoles
Bernard Guiter
Rhadija  Lamrani Tissot
Dr Patrick  Landman
Dr Michel Leca
Gérard Mallassagne
Dr Augustin  Ménard
Professeur Michel  Miaille
Dr François  Morel
Aloïse Philippe
Professeur Gérard  Pommier
Professeur Jean-Louis Pujol
Dr Jean Reboul
Dr Marie-Laure Roman
Franck Saintrapt
Professeur Bernard Salignon
Rajaa Stitou
Dr Bernard Vandermersch
Dr Marcel Ventura