Espace Sétois de Recherche et de Formation en Psychanalyse

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Eva-Marie Golder. 16/10/2021. Langage et lien en péril : être petit enfant 2.0

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Eva Marie Golder

Langage et lien en péril : être petit enfant 2.0

petite psychopathologie de la vie quotidienne

Je suis au restaurant avec des amis. J’ai comme jeune voisin de table Jean, 4 ans. Il commande un œuf mayonnaise. L’assiette arrive. En un clin d’œil la main se rue sur l’œuf. N’appréciant qu’à moitié d’avoir un singe à mes côtés, je l’interromps : « attends, je te montre ». Les parents assistent à l’échange les sourcils froncés. Ils m’aiment bien, alors...Je prends ses deux mains dans les miennes, comme on fait quand l’enfant apprend à écrire, en lui rappelant que franchement je ne voulais pas avoir un petit singe à mes côtés. Je lui guide le geste de couper. Je sens dans ses deux mains qu’il n’a pas l’habitude de couper ni de tenir les couverts. Une fois que je lui lâche la main, Jean prend un bout d’œuf sur la pointe du couteau pour l’enfourner en bouche. Un peu plus tard, décrétant que le sirop qu’on lui avait servi ne lui convenait pas, il pousse le verre comme le font les enfants de 12 mois. Le sirop se répand sur la table. Enfant à tout point normal, intelligent. Mais de corps, il y a un problème : les gestes ne sont pas mis en fonction par la parole. Les parents assistent aux scènes en rouspétant. Mais globalement, à la maison, l’enfant prend régulièrement la main et impose sa volonté parce qu’il sait bien que ses parents ont du mal à le frustrer. Parentalité positive oblige. Ils ont oublié que savoir couper avec le couteau rend l’enfant plus habile et indépendant et est précurseur du geste de tenir son crayon à l’école. Bon ça arrange les rééducateurs de tout poil.

 

Un peu plus problématique : une maîtresse de classe maternelle des moyens, donc des enfants du même âge, me raconte qu’elle a un élève qui lui pose de gros problèmes de discipline. Quand elle réunit toute la classe pour leur raconter une histoire, elle fait mettre les chaises en demi-cercle autour d’elle. Arrive le fameux Pierre qui voit une chaise qui lui conviendrait. Elle est malheureusement occupée. Qu’importe. Il s’approche, renverse l’enfant assis dessus et s’installe.

 

Quelle différence avec la trottinette qui fonce sur vous sur le trottoir à 25 à l’heure ? Aucune. C’est le même fonctionnement. L’obstacle qui s’érige devant moi, je le renverse.

 

Cette psychopathologie de la vie quotidienne se construit sur des modalités d’échange qui se sont progressivement répandus dans toutes les couches sociales, mais qui ont toutes les mêmes structure et dynamique. Il y a absence de lien entre ce que requiert l’humanisation d’un tout petit et l’homme qu’il est appelé à devenir. Ah, en fait : L’Homme. Voilà un terme interdit à l’usage générique de Mensch. Trop connoté de binarité. Là encore, effacement du tranchant de la langue. Homme au sens universel de Mensch doit être transcrit pour ne fâcher personne. Être humain, droits humains. Plus d’aspérité. Plus de tranchant. Certains pays l’ont transcrit dans la loi : le sexe peut rester indéterminé à la naissance pour que plus tard l’enfant choisisse. Le pronom proposé en anglais : « they », « ils ». Qui sont ces multiples, lorsque le UN ne compte pas ? Quand le trait unaire est forclos ?

 

Nommer fille et garçon selon le sexe, quelle vieillerie ! En somme, il n’y a pas plus de différence dans ce rapport au tranchant de la nature que dans le refus de montrer à l’enfant qu’un couteau sert à couper l’œuf mayonnaise. Ça va bien se faire un jour. Pas de repère phallique. Pourtant, quelle fierté pour l’enfant que de pouvoir couper avec un vrai couteau ! Et sans que les parents s’inquiètent de l’éventuelle blessure qu’il pourrait s’infliger. Parce que la rançon de ce laisser-faire est l’angoisse permanente des parents qu’il arrive quelque chose à leur petit. Angoisse elle-même à temps partiel, active seulement quand ce même parent n’est pas au téléphone.

 

Cette forme d’incohérence de la préoccupation parentale n’est pas l’apanage d’un seul milieu. Elle s’est saisie de tous les milieux, mais fait nécessairement plus de ravages dans les milieux populaires. Elle est caractérisée par une forme de discontinuité qui alterne le collage de corps à corps sans parole et la séparation due à l’aspiration par un monde qui enferme l’adulte dans une bulle où il n’y a pas de place pour l’autre réel, près de lui. L’aspiration comporte plein de petits autres, mais toujours loin, virtuels, évaluables au nombre de réactions recueillies sur les réseaux sociaux. L’un et l’autre peuvent parfaitement aller de pair : combien de parents donnent le biberon au bébé au même temps qu’ils sont sur leur téléphone ? Ce n’est pas une absence dans la présence. C’est une absence radicale qui laisse l’enfant en proie à ses pulsions et qui ne crée aucun lien de parole. Le corollaire est une réduction drastique du langage.

 

Pour faire autant de dégâts, plusieurs phénomènes se conjoignent, toujours d’importation made in USA : les GAFA, évidemment, les différents types d’écrans, puis les gender-studies articulés à tout ce qui vient avec à savoir le postcolonialisme, l’intersectionnalisme, bref, tout ce salmigondis qui permet de morceler le monde en petites entités isolées les unes plus agressives que les autres. Pour couronner le tout, la confusion que font les gender-studies entre acte illocutoire et acte perlocutoire ouvre grand le champ à la pensée magique qui fait croire qu’il suffit de dire pour que la chose soit vraie et advenue comme cela est le cas de l’acte illocutoire chez Austin. Pour eux, tout est perlocutoire, au sens d’illocutoire. J’ai mis du temps à comprendre la confusion et son effet pathogène ravageur. Et enfin, n’oublions pas l’éducation positive, vieille de plus de 50 ans dont un des fondateurs s’appelle Thomas Gordon. Ce joyeux pot-pourri, c’est le cas de dire, fait autant de mal aux enfants que les otiorynques aux plantes de ma terrasse. Vous connaissez ? Les otiorynques sont des coléoptères, appelés aussi charançons. Leurs larves se nourrissent des racines de mes plantes et adultes, les insectes boulottent leurs feuilles en les morcelant en petites boulettes que je ramasse sous mes plantes mourantes. Comme ils n’aiment pas le jour, ils ne sortent que la nuit. Somme tout, cela nous rappelle drôlement nos ados qui adorent leurs couettes quand la maison est silencieuse. Les racines rongées par les discours ambiants et les feuilles par les réseaux sociaux. Un monde parfait, comme dirait Aldous Huxley.

 

état des lieux

Si avant l’ère du numérique il y avait à faire le deuil de l’enfant imaginaire d’avant la naissance, aujourd’hui c’est moins de cela qu’il s’agit que du fait de prendre acte d’une confrontation parfois violente entre l’enfant réel, insaisissable, incompréhensible, et l’enfant tel qu’il est véhiculé dans le discours ambiant. Il s’agit davantage une sorte de diplopie. Les deux n’ont rien à faire l’un avec l’autre mais coexistent ensemble, l’enfant réel et l’enfant virtuel. La pression de plus en plus grande de par l’idéologie de la parentalité positive et l’accaparement par le monde numérique créent les conditions d’une double méconnaissance. Croire qu’un enfant devient autonome sans un cadre rassurant énoncé par des interdits et sans conflits parfois bruyants, n’est pas seulement une illusion, c’est aussi et surtout, un abandon de l’enfant à ses pulsions archaïques. Klein en parle très bien. La centralité du moi-je, côté parents autant que côté enfant, issue de la non-confrontation en parole, crée les conditions idéales à la violence.

 

Le phénomène de déplacement du regard porté sur l’enfant est contemporain à l’irruption massive du numérique dans la vie des familles. Même si avant l’apparition des Smartphones la problématique des écrans était très visible, cela n’a rien à voir avec l’effet de cet objet magique sur les liens. Dorénavant, quand les familles viennent se plaindre des comportements de leur enfant, qu’elles se plaignent des heures qu’il passe sur les écrans, je demande systématiquement aux parents où ils posent leur téléphone, en rentrant à la maison. En toute simplicité, ils me répondent qu’évidemment, ils le gardent toujours auprès d’eux, on ne sait jamais, le coup de fil important, le message qu’on attend etc. Car le véritable centre, dans un grand nombre de familles, n’est plus l’enfant, mais le Smartphone. Il y a un signe qui ne trompe pas : dans les familles où on se parle, où on partage des repas, des balades, des jeux, les enfants ont un langage bien plus développé que les autres. Ce n’est pas une histoire de performance, c’est une histoire de présence et d’adresse. Même s’il est vrai que le manque de vocabulaire dans les familles qui collent leurs enfants dès tout jeune aux écrans se comptent en centaines de milliers, le problème est moins dans les performances que dans l’absence d’adresse.

 

Pourtant, il y a un curieux paradoxe dans cette coexistence de repli protecteur sur la famille et la distance d’avec ce qu’un enfant peut vivre. On s’intéresse davantage à ce que Google nous raconte sur les enfants de telle tranche d’âge qu’à observer ses propres enfants.

 

Le monde de l’enfant tout petit a radicalement changé en l’espace de vingt ans. Pas à cause du Smartphone, mais avec lui et l’entrée du numérique dans l’intimité de chacun de nous.

 

Je me souviens d’un documentaire sur le surmenage des mères. Un des petits films montrait une mère et son fils de 8 ans. La mère, très fière, décrivait sa vie de femme d’affaires faisant face à tout. On la voit attendre le fils sur les gradins du court de tennis, continuant ses mails et autres appels professionnels. On entend aussi le fils qui se plaint ouvertement du désintérêt de sa mère qui ne parle jamais avec lui. La mère, plutôt énervée, lui dit qu’elle se sacrifie pour lui puisqu’elle l’amène au sport. Très fière, elle raconte que pour son 4e enfant, elle avait choisi une clinique qui avait un réseau WIFI performant et qu’un moment, en salle d’accouchement, l’accoucheur lui demandait de poser son téléphone parce qu’il était temps de pousser. Nous avons eu une ministre, actuellement candidate à la présidence, qui a planifié son accouchement pour les jours fériés de Nouvel An, afin d’être de nouveau au Conseil des Ministres le 5 janvier. Heureusement il y a les césariennes.

 

De quoi ces enfants se plaignent-ils donc ? Ils ont tout !

 

Dans ce monde huxleyen, tout semble à portée de mains. Sauf l’essentiel. Pour les besoins d’une enquête, des professionnels ont interrogé les élèves de 6e pour savoir comment ils échangent avec leurs parents et combien de temps ils passent devant des écrans : Le résultat était édifiant : 10 minutes d’échanges avec les parents par jour et 6 heures d’écran pour la moyenne. Cela correspond d’ailleurs aux enquêtes officielles. Il est vrai que certains parents d’ados envoient un texto à leur enfant enfermé dans sa chambre pour lui signaler que le repas est prêt et qu’ils évitent soigneusement le thème qui fâche pour le temps que dure le repas, pour avoir la paix.

 

A l’adolescence le problème des écrans est très visible et peu de gens semblent très satisfaits de l’usage immodéré, mais se déclarent impuissants. Seuls ceux des parents qui ont limité l’usage dès qu’ils ont confié un Smartphone à leur enfant, réussissent à peu près à s’y tenir. Ce sont en général les mêmes qui prennent la précaution de contrôler les sites visités. Et ils ont raison de le faire.

 

Pour l’enfant plus jeune, le phénomène commence enfin à émouvoir les esprits, mais la pression des différents producteurs de logiciels est telle que certains « experts », donnent leur avis selon le commanditaire. Grosso modo, on ne voit pas trop d’inconvénients à mettre même des bébés devant écran. Comme disait une ancienne ministre, Albanel, « on sait le dommage que ferait la limitation des écrans aux entreprises, mais en ne connaît pas les dommages que les écrans font aux enfants, donc, continuons. » Le champion du double discours est Serge Tisseron qui fait autant de communiqués pour que contre les écrans. C’est selon. Un médecin s’est trouvé en délicatesse avec l’ordre des médecins, parce qu’elle avait osé dire qu’elle observait des comportements pseudo-autistiques chez des enfants très jeunes abreuvés par des écrans. Les agressions de la part des associations sont fréquentes dès qu’on utilise le mot d’autisme, alors que bien des adultes qui ne lèvent même plus les yeux de leur Smartphone en traversant les rues, ont des signes d’autisme au sens de Bleuler. J’appellerais cela le syndrome : « Pousse-toi, tu ne m’intéresses pas ! » Or, c’est exactement le message que les parents envoient à leur enfant, quand ils interrompent sans transition l’échange avec enfant pour répondre à leur téléphone qui se met à sonner dans leur poche. Ça fonctionne, comme le doudou du tout-petit, le plus près possible et tout le temps.

 

comportement versus parole

Les recettes éducatives importées d’outre-Atlantique font quelques ravages. Davantage posture que positionnement, la mode de l’éducation positive satisfait un imaginaire nourri par la pensée magique qui entretient l’illusion d’une autonomie qui s’acquerrait toute seule pourvu qu’il n’y ait pas d’entrave pour l’enfant. Elle permet aux parents de faire l’économie de s’interroger sur ce qu’un enfant peut vivre. Ce n’est qu’un paradoxe apparent que d’observer que l’éducation soft prônée et la répression vont de pair. Répression judiciaire, d’ailleurs autant que médicale. Les prescriptions contre les TDAH ne sont que des camisoles de force. Lors d’une conférence récente, un jeune pédopsychiatre soulignait que parfois, il ne lui restait pas d’autre recours que les thymorégulateurs ou la Ritaline pour permettre à l’entourage de pouvoir à nouveau aimer l’enfant dont ils ont la charge. Comme votre association est proche de la Fedepsy, je peux même indiquer son nom : Martin Roth. Il a fait une conférence remarquable à ce sujet. Difficile d’aller contre l’idée que les TDAH soient congénitaux face à une certitude appuyée par des « experts », éventuellement payés par les laboratoires pharmaceutiques. Alors il faut ruser pour permettre à l’enfant de ne pas tirer aussi bruyamment la sonnette d’alarme. Martin Roth a constaté que dans bien des cas, cela permettait ensuite de diminuer puis d’arrêter les médicaments quand l’enfant, grâce à une psychothérapie que la famille a bien voulu accepter « en plus », était plus calme. L’altérité est introduite à dose progressive, sans que les parents s’aperçoivent que le changement n’est pas dû au médicament mais à la parole qu’il rend possible. Et il ne faut surtout pas les détromper ! Parfois, seulement, il est alors enfin possible de reconnaître un peu de subjectivité à un enfant rejeté pour ses comportements insupportables. Le tour de vis prôné par le rapport de mille jours sorti il y a un an sous la férule de Cyrulnik préconisant la surveillance généralisée des familles dès la conception de l’enfant montre bien qu’il y a un petit problème.

 

Éducation « soft », bavardages explicatifs en lieu et place d’un positionnement clair, et distraction permanente de l’écoute de ces mêmes parents par l’intrusion du numérique dans leur quotidien sont les deux ingrédients d’un changement civilisationnel majeur dont les enfants sont les premières victimes. C’est le fonctionnement « otiorynque ». Racine et feuilles boulottées. L’idée que l’autonomie se ferait toute seule, que l’« individu » serait là d’emblée, masque mal l’esquive parentale devant la question de la responsabilité et l’investissement de temps nécessaire à l’arrivée d’un bébé. Il s’agit moins de prendre en compte les pleurs d’un bébé que de les faire taire comme signe d’un malaise à éviter.

 

On peut constater sans peine que deux mondes se côtoient et commercent ensemble : le monde d’Orwell qui fonctionne à merveille dans les états totalitaires et le monde de Huxley, dans les états occidentaux. A la limite, on est forcé de constater qu’une pensée muselée a davantage de chances de se manifester qu’une pensée gavée par les gratifications. Ça m’intéresse toujours de voir ce que les gens regardent sur leurs téléphones portables dans les transports publics. Ce ne sont que rarement des pages écrites du type informationnel. CandyCrush a encore beaucoup de succès, les petits films de YouTube et TicToc cavalent en tête. Suivent les publicités pour les fringues. Chacun dans sa bulle, à moins qu’on téléphone, faisant participer tout le monde à la ronde à sa logorrhée.

 

une histoire de la société, des idées, des discours

Quelques évolutions lexicales montrent le glissement. La bienveillance : ingrédient tout-puissant du discours managérial qui masque mal l’économie que les parents souhaitent faire de la conflictualité inhérente à ce qu’on appelle l’éducation. Le mot est utilisé très souvent pour masquer son inverse : cf « Pour une école de bienveillance », apport essentiel de notre ministre de l’éducation. Partager : le mot bateau venu d’outre Atlantique a apporté une nuance particulière au terme français. Partager un intérêt avec quelqu’un n’a rien à voir avec partager un message sur Whatsapp ou Facebook. L’un provient de la question du don : « je veux partager le plaisir avec toi, j’attends que tu me fasses don de ta parole », et « partager » au sens actuel des réseaux sociaux, terme venant directement du « néoglobish » américain, « to share », voulant dire « réexpédier un message » pour le faire connaître à la fameuse « communauté » des internautes et collectionner des likes. L’un devient interlocuteur, l’autre est un passe-plat. Ce que ces internautes ne savent pas, ou plus, c’est qu’il y a une différence entre « être en lien » et « s’agglutiner ». Un chercheur comme Eli Pariser (« The Filter Bubble »), fait la différence entre « bridging » et « bonding », à savoir « être en lien de parole et d’échange » et « s’agglutiner à d’autres » en communautés d’individus isolés. Les Gilets Jaunes en sont l’illustration paradigmatique : pas de programme, pas de représentant, pas de projet commun. Juste un rassemblement pour ne pas être seul face à un désarroi légitime, mais sans argument fédérateur constructif pour dépasser le ressentiment. Privés de discours ancré dans la subjectivité, ils forment un agrégat, des « communautés », avec un lien continu et contigu, obligeant le visiteur de ces sites et groupes de toute sorte à se manifester en permanence sous peine d’en être exclu. Un fonctionnement ombilical. L’en-commun s’appelle rancœur, ressentiment. Marcel Gauchet : « La société des individus a comme propriété la plus troublante l’incapacité à se penser comme une société ».

 

Bien entendu, la question du Nom-du-Père, dans ce contexte, devient carrément dérisoire, la référence à une règle en commun, de plus en plus problématique. La Loi elle-même s’est pliée aux changements sociétaux, puisque le législateur a entériné l’effacement des différences entre père et mère, les appelant maintenant respectivement parent un et deux. Dans la pratique de la vie quotidienne, leur fonctionnement est nivelé à un maternage co-parental indifférencié. Seuls les enfants arrivent encore parfois à marquer la différence en appellent le père maman et la mère papa. Si le législateur est devenu sourd et aveugle, les enfants, eux, n’ont pas les yeux dans les poches. Si l’enfant a des questions, il est trop petit pour les poser. Si les parents ont des questions, ils sont paradoxalement trop centrés sur eux-mêmes pour se les poser à eux-mêmes : toute réponse doit nécessairement venir de dehors. La pensée et la dimension réflexive, questionnante d’un sujet, est évincée. Cela rappelle de manière sinistre les prophéties de George Orwell. Et puis, il y a quelques résistants, malgré les préconisations de la HAS, des parents, certains parents, continuent à venir dans les cabinets de psychanalystes. Apparemment, pour certains, parler compte encore.

 

L’histoire sociétale, les progrès de l’industrie numérique et les changements radicaux dans le monde du travail créent les ingrédients hautement explosifs au sein des familles. Le repli des familles sur la cellule sécurisante créée autour de l’enfant, la perte des références sociales partagées en commun avec les contemporains au bénéfice de l’autopromotion de chaque individu dans des communautés imaginaires qui comptent l’amour et l’affection au nombre des likes récoltés sur les réseaux montrent la perte de véritables liens de confiance. Car le véritable centre, dans un grand nombre de familles, n’est plus l’enfant, mais le Smartphone. Il y a un signe qui ne trompe pas : dans les familles où on se parle, où on partage des repas, des balades, des jeux, les enfants ont un langage bien plus développé les autres. Ce n’est pas une histoire de performance, c’est une histoire de présence et d’adresse.

 

la question de la structure et de la dynamique inconsciente, la pathologie

Le petit écran téléphonique a un tel pouvoir d’attraction que peu de familles se posent encore la question de ce que ça fait à un bébé d’être nourri, au sein ou au biberon, alors que ses parents étudient en même temps leur écran miniature. Le bébé ne connaît rien d’autre. Son regard plafonne puisque ni la voix ni le regard de l’autre ne s’adressent à lui. Encore moins de parents se demandent si c’est bien judicieux de mettre un bébé dans les poussettes que les constructeurs ont tourné progressivement vers l’extérieur dès le premier âge. Ils ne voient pas que le bébé se met en pilote automatique pour se protéger contre le stroboscope des impressions qui fouettent son regard. Ils sont eux-mêmes absorbés par le téléphone mains libres. L’enfant entend à la voix que le parent ne lui parle pas. C’est une étrange contradiction : d’un côté on colle l’enfant à soi la nuit, cododo oblige, on le nourrit la nuit jusqu’à pas d’âge, et de l’autre côté on lui demande une autonomie sans se prendre le temps de la lui enseigner, transmettre. Car tout se passe par la parole et le geste. L’enjeu est l’objet-complément. Si le parent supplée à la fonction immature, comme le dit Bergès, sans se rendre compte que le véhicule est le langage et l’observation du développement du bébé le moyen d’ajuster cette suppléance, l’objet(a) censé donner lieu au mouvement de substitutions successives et au travail autour de la question du manque est ravalé au statut de l’objet de besoin. Comme le téléphone. L’archaïque a le vent en poupe. Les parents ne sont plus passeurs. Le tranchant du symbolique fait défaut. Parents et enfants sont, sur des modes différents, dans un rapport de dépendance absolue à l’objet.

 

Car à défaut d’effectivité du Nom-du-Père, la question du fantasme se brouille. Pas de $<>a. Or, ce fonctionnement de double collage, collage à l’enfant et collage à l’écran numérique, pose la question fondamentale du rapport à l’objet et à la parole. Sans référent phallique, la subjectivité est en difficulté. Et en-deçà de la question du référent phallique, il y a la problématique de la Bejahung. Des petites scènes au quotidien montrent la subtilité du mécanisme : ainsi ce bébé de 18 mois, assis dans sa poussette, et qui montre un objet qui a retenu son attention. Le doigt tendu vers l’objet, attend assentiment et nomination de la part de la mère. La mère est au téléphone, ne voit rien. L’enfant laisse tomber la main et se replie sur le doudou et la tétine. Ces saynètes sont légion. Pour l’enfant, la promenade n’est plus un moment d’échange, c’est un simple transport d’un point a) à un point b). Après, les orthophonistes dont le nombre a explosé dans les dernières décennies, ont fort à faire pour enrichir le vocabulaire. Ils ne compenseront jamais le défaut d’adresse et de Bejahung, comme dirait Freud.

 

L’incitation à répondre venant de la part du téléphone est autrement plus puissante que le doigt tendu de l’enfant vers l’objet de son intérêt qu’il veut partager avec ses parents. Elle s’adresse directement aux mécanismes pulsionnels en recherche de gratification, alors que le doigt tendu de l’enfant vise autre chose : les moyens d’acquérir les mots et le soutien de la part de l’adulte à une sublimation possible. Le repli sur le doudou montre bien le drame de la perte de cette occasion d’échange avec l’autre. Le plaisir immédiat lié à la décharge de Dopamine est bien plus puissant que la joie d’entrer en échange avec un enfant curieux de tout. Mais c’est une impasse. Ce fondement de l’échange vivant crée les racines pour l’enfant. Le priver de l’échange vivant, au motif que les berceuses sur IPhone et les histoires dans les « boîtes à histoires » sont beaucoup mieux, et qu’on n’a pas de temps, c’est leur enlever les moyens de se développer, d’avoir un langage riche. C’est leur dire qu’on les a mis au monde non pour les accompagner mais pour en puiser du plaisir quand ça nous convient à nous, pour jouer avec lui par exemple au retour du travail à 20 heures, quand il devrait être couché. L’attente du moment d’échange permet au bébé de construire le souvenir de ce qu’il a déjà connu. Dans le langage, cela s’appelle le passé ; l’imparfait, le plus-que-parfait, le si bien nommé. Attendre que l’autre vienne, s’en réjouir, cela permet de construire le futur. La réponse immédiate à toute demande, c’est de l’ordre de la privation, pas de la frustration, qui elle, demande juste à surseoir. L’enfant est enfermé dans un présent perpétuel, pulsionnel.

 

Pas étonnant alors, que les nuits soient si compliquées. Entouré de l’agitation permanente mais sans être adressée à lui, en journée, l’enfant y fait l’expérience paradoxale de la solitude, la nuit. Les parents endormis sont le signe de l’interruption de ce flux continu et illusoire véhiculé par le collage. Voir le couple parental endormi, entendre une autre respiration qu’en journée, c’est une menace pour un bébé. L’absence radicale dans le sommeil s’articule à l’angoisse de mort. La détresse paraît insurmontable. Les consultations pour nourrissons avant un an sont pratiquement toujours liées à des problèmes de sommeil auquel les parents répondent d’une manière erratique. C’est toute la représentation de ce qu’un enfant peut vivre qui est détraquée. Le nourrisson qui ne peut pas engager un lien d’attention suivi en journée, scandé par des interruptions parlées, se replie nécessairement sur lui-même quand il ne hurle pas pendant des heures. Dans le lien erratique qu’il vit, où à chaque pleur il est serré dans les bras de l’adulte qui le fait taire en lui enfournant la tétine, il apprend qu’il doit se taire. Tout au plus apprend-il éventuellement à manger sans arrêt. Cela ne lui donne pas les outils pour s’en affranchir, cela ne crée pas la distance dans laquelle il peut s’intéresser à autre chose. Le message implicite est l’empêchement de grandir, l’empêchement d’entrer en relation. C’est binaire, on-off. C’est comportemental. L’empêchement a remplacé l’interdit. Curieux, dans un monde qui récuse la binarité !

 

Un exemple montre à quel point, les parents sont actuellement loin de comprendre leur enfant en fonction de leur maturité. Baignés dans ce discours habituel du « il-faut-expliquer-tout-à-l’enfant » ils pensent qu’une explication doit être une sorte d’exposé, assez long en général, puis doit suffire pour que l’enfant agisse en fonction. Un père se plaint ainsi de son fils de trois ans qui n’obéit pas. Je me fais décrire la scène. Ils ont été dans le jardin d’un restaurant, bordé par une route. Le père est assis au milieu du jardin avec ses amis. Son fils joue avec les enfants des amis qui ont autour de 5 ans. Le père lui dit de ne pas aller sur la route. De loin, il le voit aller vers la route, l’enfant se retourne, le regarde et traverse. « Vous voyez, il me provoque, il sait qu’il ne doit pas et il y va quand-même. » Je lui explique la maturité d’un enfant de 3 ans. Savoir que c’est interdit est moins fort que la pulsion qui est de son âge : ce que je veux faire, je le fais. Le regard vers le père acte le fait qu’il sache, mais qu’il n’ait pas encore intégré l’ordre complètement. Donc, oui, c’est bon de le répéter, et beaucoup de fois, mais c’est le père qui est responsable, s’il arrive quelque chose, parce que dans un restaurant au bord d’une route, on doit être assis au maximum à deux mètres de la sortie. Le père me regarde, comme s’il avait du mal à comprendre ce que je lui dis. Je dois insister plusieurs fois sur le fait que cet enfant est normal pour son âge, mais que lui, en tant que père, attend que l’enfant agisse comme un grand. Le plus notable dans cette affaire est que le père ait remarqué le regard de son enfant. Ce regard, l’enfant en a besoin : c’est un regard qui appelle à la relation, à l’assentiment, à l’interdit, à la parole. La pulsion est puissante et ne peut s’appuyer sur ce père qui se dérobe à l’« être-là », tant nécessaire pour pouvoir être sublimée. Ce regard est le même que le premier regard du bébé : il s’accroche à l’autre pour trouver une réponse en paroles afin de contribuer à la construction de sa subjectivité. Cela nous amène à la question du transfert.

 

dans le transfert

Un autre exemple. Un père me dit à propos de sa fille de cinq mois :

- le soir, je l’endors en la berçant.

* Je lui demande pourquoi il fait ça.

- Parce qu’elle ne s’endort pas autrement. 

*avez-vous essayé ?

-oui, et alors elle pleure

 

Il s’engage alors tout un échange sur le sommeil : le sommeil est-il à elle ou à lui ? Il n’avait jamais pensé la chose ainsi. Je lui fais remarquer qu’en effet, après cinq mois de ce traitement, sa fille avait sûrement du mal à comprendre qu’elle pouvait en faire son affaire toute seule. Il me parle de son désarroi devant ces pleurs. Sensible, il accepte tout à fait l’idée qu’il peut progressivement remplacer le bercement par des berceuses qu’il lui chante ; je lui explique l’intérêt de ce relais. En effet, s’il continue de la bercer, il aura toutes les chances de devoir continuer longtemps, voire, de retrouver sa fille dans le lit conjugal pour enfin pouvoir dormir, lui et sa femme, collés de corps à corps avec leur enfant. Et encore….Je souligne, que ça ne se termine pas toujours très bien. (....et en effet, quelques années, et une nouvelle naissance plus tard, le couple dort dans des chambres séparées, parce que la Lecche Ligue aidant, sa femme a déclaré que pour le deuxième, elle l’allaitera pendant quelques années et à la demande et qu’elle dormira avec lui tout ce temps. L’atmosphère sent le divorce.)

 

Je lui parle de la distance qu’il introduit par la berceuse qui, par le rythme, reprend le bercement. La mélodie, transportée par sa voix fait cadeau à sa fille de quelque chose qu’elle peut s’approprier et réévoquer quand elle est éveillée. Il y a donc proximité entre le contact corporel du bercement et le rythme, sans pour autant que cela reste un collage direct. Il ne peut pas savoir qu’en effet c’est dans cette première distance habitée par ses mots et son regard, que sa fille peut se construire une identité séparée de lui. La tradition, parfois assez violemment, introduisait de la distance, elle y introduisait, faute de tous les objets connectés, la voix de l’autre, premier véhicule vers l’autonomie. On ne s’autorise/ ne se nomme soi-même, que greffé sur ce premier Autre dont nous tirons les paroles qui nous constituent. Si dans ce moment crucial, le regard de l’Autre/autre, ne s’adresse pas à nous, les paroles de l’autre vont vers le téléphone, l’enfant se met sur pilote automatique. Et les deux, parent comme enfant, fonctionnent sur des mécanismes archaïques de repli-satisfaction immédiate, pulsionnelle.

 

Ce qui fait défaut dans le fonctionnement collé est la Bejahung à la différence, la possibilité de reconnaître que l’enfant s’adresse à l’adulte. L’espace créé par la non-réponse immédiate permet seulement de faire naître l’étonnement, ouvre à la possibilité de réévoquer le souvenir d’un moment passé avec l’autre, d’halluciner une présence, s’intéresser à ce qui l’environne. Avec la mélodie de la langue adressée au bébé, la mère, puis le père, fondent ce qui reste enfoui, refoulé, mais transperce dans l’énonciation, la « lalangue », comme l’a appelée Lacan. Ce socle est fait de mots, de phonèmes. Ce n’est un socle que si la voix adressée émane d’un sujet. Avec l’objet « regard », l’objet « voix » est un des objets partiels essentiels. Il s’agit donc beaucoup moins de « stimuler » l’apprentissage, comme on se plaît à insister aujourd’hui, que de permettre à l’enfant d’entrer dans la langue. Pas la peine d’ailleurs de transformer le lit de l’enfant en carriole de foire pour le stimuler. C’est trop. Mais laisser un espace où il est invité à attendre permet seulement à la pensée de se développer. Les jeunes parents ont du mal avec un nourrisson qui rouspète, tant les commandements de la parentalité positive sont contraignants. Un bon parent, pour eux, a des enfants sages, silencieux. Cela ne marche pas vraiment et ça culpabilise les parents. Le Surmoi est puissant.

 

Les repères « traditionnels », le moment du sevrage, la poussée des dents, la marche, la propreté, tout cela est articulé à autre chose que l’observation directe de l’enfant. Internet dit, même si la réalité de l’enfant en chair et en os dément. Le pédiatre dit, on exécute. La crèche dit, on fait. L’école demande, on exécute. Bon, l’école... C’est en général le moment où les parents commencent à soutenir l’enfant contre l’enseignant. On ne voit plus le bébé qui évolue. Si : on voit quand il peut tenir un téléphone en main ! Cela est bien pratique pour le tenir tranquille. Pas de limite, seulement des empêchements. Illusion d’une autonomie qui se développerait toute seule et restriction des mouvements par la camisole de l’écran. C’est un monde sans limite qui est dessiné devant l’enfant avec comme seule restriction la proposition de la fusion avec l’autre et la satisfaction rapide de l’imaginaire visuel par des taches de couleur bruyantes qui défilent devant l’enfant fasciné. Quand enfin l’enfant se heurte à une vraie limite, c’est le drame. La violence guette, le rejet de toute exigence, le rejet même du sexe assigné par le génome. Plus rien ne tient si pour le parent le référent phallique n’a plus de sens.

 

Cette barre sur le Grand Autre, ce signifiant du pas-tout, cela aurait peut-être quelque intérêt et dès le premier jour.

 

une théorisation possible

Dans le rapport des 1000 jours, (rapport dirigé par Boris Cyrulnik à la demande du ministre de la santé française) la question de l’apprentissage est au centre. Pas une page où cela n’est pas stipulé. Société de performance oblige, l’enfant doit apprendre une quantité précise de mots pour entrer correctement dans les statistiques PISA. La mode est plutôt aux apprentissages précoces, efficacité oblige, langue des signes, anglais, pourquoi pas, mais pas aux échanges spontanés qui commencent avec le « chant maternel », ces mélodies adressées à l’enfant qui viennent quand le regard du bébé est plongé dans le regard de la mère. L’enfant y répond et ses lallations s’entremêlent aux les mélopées de la mère, faisant un tissu de plus en plus solide par leur répétition. Elles donnent le point de départ à l’espace partagé, « espace transitionnel » dirait Winnicott. L’espace rempli avec les berceuses mécaniques, fussent-elles de la meilleure qualité, ne crée pas un espace transitionnel, mais préfigure le conditionnement numérique. Pour le premier, l’espace s’ouvre à la question de l’objet (a) lacanien, cet objet désignant l’espace du manque et la trouvaille imaginaire que l’enfant élabore au fur et à mesure qu’il y a échange avec son entourage qui lui donne les bases du langage, s’articulant ainsi au registre symbolique. Le second crée l’espace contraint de l’objet d’addiction, un objet qu’il faut à tout prix, qui est de l’ordre d’un besoin et dont le manque suscite les fameuses crises qu’on connaît.

 

Le père en question à qui j’ai expliqué la fonction de la berceuse, était reconnaissant. Finalement, avec lui, je n’ai pas fait de la psychanalyse, à proprement parler à ce moment-là. J’ai simplement fait le constat d’un tissu déchiré ou inexistant, et apporté quelque matériel pour qu’il se mette à le réparer ou plutôt, le construire. Une façon de redonner le sentiment d’être capable de répondre à son bébé et de pouvoir lui donner le statut d’un sujet, et pas simplement d’un être « infans », sans parole qu’on calme comme on peut parce qu’on suppose qu’il est malheureux.

 

Le collage permanent, mais indifférent à la subjectivité du bébé, a créé une nouvelle donne dans le transfert.

 

C’est intéressant de lire sous la plume de Jean-Pierre Lebrun la remarque suivante : « aujourd’hui le psychanalyste n’est plus autant un sujet-supposé-savoir qu’un sujet-supposé-savoir-y-faire. » Cela me semble effectivement pertinent, tant il est vrai qu’avec des parents, il faut de plus en plus partir d’un support concret qu’ils appliquent, pour découvrir tout émerveillés « que ça marche », c’est -à-dire qu’ils reprennent confiance en leur savoir-y-faire avec l’objet, avec l’enfant, en tant que parents et qu’ils font confiance à ce dernier, enfin rendu capable de prendre un peu son envol. Dans un temps intermédiaire, l’analyse se « prête » comme enveloppe temporaire et suppléante à l’enveloppe manquante pour les parents, eux-mêmes bien des fois restés enfants.

 

Le père de l’exemple du bercement revient effectivement à la séance suivante en me disant que sa fille aime énormément les berceuses, et même, qu’elle se met à pleurer quand il arrête. Il est dérouté : il pensait que ça irait vite. Je l’encourage à continuer parce qu’il permet au bébé de se créer une mémoire des échanges et de pouvoir se les rappeler, puis imiter plus tard tous ces chants. Il comprend bien que le chant est « entre » cependant que ses bras à lui ne sont pas démontables et appartiennent donc autant à lui qu’au bébé. Il accepte que cela ne se fasse pas du jour au lendemain, mais qu’avec un bébé, il est engagé au moins pour 20 ans…et encore…

 

Ce « entre » est complexe. Le père accepte l’image des bras non démontables, la notion de temps nécessaire pour élaborer cette mémoire vivante dont il lui fait cadeau en chantant pour elle et me raconte qu’il a effectivement observé que quand il la met dans le jardin pendant que lui, il jardine, elle est fascinée par tout ce qui se passe autour d’elle, calme, observant tout. Il découvre avec elle la richesse des possibilités d’un bébé, si loin de cet enfant qu’il fallait à tout prix garder tranquille pour se sentir lui-même plus serein.

 

Les fabricants de jouets ont compris depuis les années 60 qu’il faut préparer l’enfant à devenir bon utilisateur des nouvelles technologies.

 

Plus les parents se prennent du temps avec l’enfant, plus ils lui transmettent leur savoir et leur savoir-faire, plus ils partagent leur quotidien activement avec lui, moins il sera tenté par les joujoux numériques. Plus les parents sont informés que tous ces jouets électroniques manipulent leur enfant pour le préparer à l’utilisation future des écrans les privant de leur propre créativité puisqu’ils y supplantent le programme du logiciel incorporé, plus ils seront à même de rétablir l’importance de l’outil premier de l’enfant : la combinaison du regard et des mains. L’intelligence passe par là, disaient déjà Piaget et Merleau-Ponty. L’enfant ne sait pas qu’il est capable d’inventer lui-même ce que ces jouets fabuleux font à sa place, en revanche, il sera bon exécutant gardant jusqu’à l’âge adulte la croyance magique que c’est lui qui est maître du jeu sans savoir que dès le berceau il est manipulé et que depuis quelques années, même ses jouets connectés comme la maison de Barbie, collectent des éléments de sa vie quotidienne pour le plus grand profit des plateformes numériques. Ah que ce sera bien quand Alexa nous indiquera ce qu’il faut approvisionner dans notre frigo ! Comme maintenant il faut préparer les petits à l’école le plus tôt possible, certains fabricants de jouets ont compris qu’il y a là un marché énorme à exploiter : le marché de l’angoisse des parents. L’entreprise Fisher-Price en est l’exemple paradigmatique. Les jouets dits « de stimulation, de l’éveil » de plus en plus sophistiqués avec un texte « pédagogique » vantant leurs mérites, mettent la créativité des enfants au rebut, pour les conditionner à appuyer sur des boutons. Il n’est jamais trop tôt pour devenir « cliqueur ». Au lieu d’ouvrir l’imaginaire, ces jeux le rendent captif, et à bon marché.

 

Dans son jeu à lui, l’enfant développe sa propre compréhension du monde. Apprendre le monde, découvrir la résistance de l’objet, cela s’appelle penser, explorer. Pour l’enfant, tout cela devient possible à condition qu’il ait l’espace nécessaire pour jouer avec l’autre et jouer sans l’autre. Le premier support, voire le support préféré, est son propre corps. Il suffit de voir le plaisir que produit pour l’enfant la découverte qu’il peut attraper son propre pied. Il mettra un certain temps avant de comprendre que, quand il l’attrape, il éprouve deux sensations à deux endroits différents du corps et que ce n’est pas le cas quand il joue avec un objet extérieur à lui. On imagine aisément le travail intellectuel que cela suppose parallèlement en lui pour différencier l’objet à l’extérieur de lui et l’objet qui fait partie de lui. Différencier, comparer, expérimenter font partie des premiers mouvements de l’apprentissage. Les jeux de doigts et de nourrice sont alors un support exceptionnel dans ces découvertes. Le subtil équilibre entre le jeu avec maman et le jeu sans elle lui fait saisir petit à petit qu’il a un pouvoir sur l’objet et les personnes, mais qu’à l’inverse, l’objet semble aussi avoir un pouvoir à soi puisqu’il lui échappe, lui résiste, et la personne n’est pas toujours prête à s’associer à son jeu. Faire sonner un grelot, faire rouler une balle, tout le passionne. Les parents prévoyants y mettent souvent une ficelle pour que l’enfant puisse faire revenir l’objet par lui-même, sans les appeler pour qu’ils aillent le récupérer. On connaît les développements qu’en font Freud et Lacan.

 

Qu’est-ce à dire ? Il y a deux objets totalement distincts. L’un est manipulé par nos mains et se plie à ce qu’on lui demande d’être et l’autre est tout fait et nécessite un seul geste, taper une touche, frotter un écran et prépare l’utilisateur à croire que tout est de son fait, alors qu’il est lui-même manipulé par l’objet. L’un libère l’imaginaire et permet d’inventer un monde arrimé au symbolique. L’autre remplit notre main et demande juste un frottement. Il crée un vide au moment même où il le comble en déclenchant une décharge de Dopamine. Les algorithmes sont fabriqués sur ce principe : du toujours plus de l’addiction. Ce n’est pas la substance de la joie, c’est la substance du plaisir immédiat qui a la fâcheuse tendance à s’éteindre comme un feu d’artifice. C’est sur ce phénomène que s’appuie le marché juteux du net. Et on retapote, refrotte, pour avoir toujours plus de décharges. C’est cela qui donne aux enfants des tablettes cet air de zombie qu’on leur connaît. Je ne connais pas un seul enfant heureux d’arrêter avec sa tablette. Ils sont tous comme à côté d’eux-mêmes, ne savent plus reprendre un jeu, se défoulant après tant de temps d’inertie. C’est la rencontre avec l’objet (a), par-delà ou en-deçà de l’objet addictif. L’objet du manque.

 

« Mon bébé est au téléphone », exactement comme la sardine est à l’huile.

 

Sans la médiation de la parole de l’autre, l’imaginaire préspéculaire reste rivé au corps, ne se dégage pas du corps de l’autre et incorpore tout objet extérieur comme faisant partie du corps propre. Nous le voyons chez les tout-petits privés d’écran : ils s’effondrent et leur crise est celle du désespoir de la privation ; ils sont mutilés d’une partie d’eux-mêmes. Le seul moyen de les en sortir, c’est de les priver totalement d’écran et de ne présenter ces derniers que des années plus tard et avec un accompagnement qui limite son usage. Les algorithmes veillent à ce qu’ils ne puissent pas s’en défaire tout seuls.

 

Le chemin est long dans la mesure où les parents ont de plus en plus de mal à le précéder dans cette opération pourtant nécessaire pour aller vers « autre chose ». Et c’est tellement plus simple de céder à l’enfant pour avoir la paix.

 

L’indépendance n’a rien à voir avec l’autonomie de l’individu, telle qu’elle est prônée à l’heure actuelle. C’est même l’inverse. L’individu autonome, tel qu’il est mis en avant comme l’idéal sociétal actuel, c’est l’individu centré sur lui-même, « développé personnellement » comme le veut la mode, sans nécessairement tenir compte de l’autre, si ce n’est comme obstacle. C’est un individu automatisé. L’autonomie est parfois bien plus proche de l’horreur de l’anomie. L’enfant fait sphère avec lui-même et l’objet qu’il incorpore pour se mettre au complet.

 

Alors pourquoi dire : « mon bébé est au téléphone ? » Être au téléphone, c’est à la fois un complément circonstanciel désignant une utilisation et l’expression d’une appartenance subie passivement. Le petit Hans dans l’exemple de Freud, ne s’y est pas trompé, puisqu’il a essayé de faire réfléchir son père à la différence qu’il y a entre aimer et appartenir. Quand il parle du bébé et de la mère, ou de la filiation par rapport à la mère il dit : « je lui appartiens, mais tout de même, je t’appartiens aussi à toi, papa, ma sœur m’appartient aussi à moi. » Donc une sorte de ronde d’appariages multiples par collage. Même le nom des deux enfants en témoigne : le petit Hans et la petite Hanna. Mais quand il parle de la relation avec son père, il utilise un autre mot : « pourquoi tu dis que j’aime maman et que de ce fait, j’ai peur, quand c’est toi que j’aime ? » « Aimer » suppose la séparation et l’hétérogénéité, « appartenir à » suppose l’incorporation. Freud souligne dans la conclusion du cas que c’est bien là-dessus que le petit Hans bute, ce reste qui lui est encore irreprésentable. Or aujourd’hui, ce fonctionnement de l’appartenance et du « tout pareil », comme le fait croire la maman à Hans, en se dérobant à la question sur la différence sexuelle que l’enfant lui pose, fait fi de la différence entre besoin et désir. Le phallus, c’est vieux, actuellement, ringard, et pas pris en compte comme différence radicale et possibilité de la représenter. Aujourd’hui, on navigue à vue entre plusieurs genres. L’enfant reste rivé au réel. Lacan ne s’y trompe pas quand il souligne le risque de perversion pour le petit Hans.

 

Le confinement a fortement alimenté le fantasme archaïque de la représentation maternelle, et ceci vaut autant par les hommes que par les femmes. C’est devenu encore plus visible qu’avant, parce que ce repli sur le nid protecteur ne pouvait qu’augmenter la sensation de faire sphère. Le mode d’appartenance est maternel, mais homme et femme peuvent fonctionner selon lui. Il est préspéculaire.

 

Mon bébé est au téléphone comme la sardine est à l’huile. C’est une forme de zeugme. Je fais ce jeu de mots intentionnellement pour souligner que l’enfant bouchonné, doudouisé, frottant l’écran d’une tablette ou du téléphone de papamaman, est confondu avec l’objet exactement comme il l’est structurellement avec papamaman, holophrase désignant les deux parents fonctionnant sur le même mode, au sens d’une appartenance qui fait UN imaginaire avec un corps maternel, corps papamaman, indifférencié. Dans ce zeugme je glisse de la désignation d’une situation, d’une action avec un objet à la notion d’appartenance, d’adjonction d’une chose à une autre, faisant un tout, une sphère. L’enfant ne peut être sujet en situation que séparé de l’objet. S’il s’y confond, il retrouve sa place d’a-sujet, perdu dans le Grand Autre sans barre dont Lacan parle dans le séminaire sur le désir. Tout un univers de questionnement s’ouvre sur ce qu’un éternel présent offert à l’enfant par des satisfactions immédiates fait à sa capacité à apprendre, à anticiper, à surseoir aux impulsions immédiates, bref, à penser. Dans la logique néo-libérale, le temps long de l’enfant, le temps long pour l’enfant, ont disparu. Ce n’est pas réjouissant pour son devenir.

 

 

Paris, le16 octobre 2021

 

 

 

 

Intervenants

Interventions

 ACF-VD
Jean-Claude Affre
Dr Marie  Allione
Claude Allione
Dr Arielle Bourrely
Professeur Claude-Guy Bruère-Dawson
Lionel Buonomo
Pr Jean-Daniel Causse
Philosophe Jean-Louis Cianni
Jomy Cuadrado
Dr Marie-José Del Volgo
Guilhem  Dezeuze
Dr Jean-louis Doucet
Laurent Dumoulin
Dr Jean-Richard Freymann
Eva-Marie  Golder
Professeur Roland Gori
Jean-Paul Guillemoles
Bernard Guiter
Rhadija  Lamrani Tissot
Dr Patrick  Landman
Dr Michel Leca
Gérard Mallassagne
Dr Augustin  Ménard
Professeur Michel  Miaille
Dr François  Morel
Aloïse Philippe
Professeur Gérard  Pommier
Professeur Jean-Louis Pujol
Dr Jean Reboul
Dr Marie-Laure Roman
Franck Saintrapt
Professeur Bernard Salignon
Rajaa Stitou
Dr Bernard Vandermersch
Dr Marcel Ventura