Espace Sétois de Recherche et de Formation en Psychanalyse

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Espace Sétois de Recherche et de Formation en Psychanalyse

07/04/2018, Jomy Cuadrado,

                                                                                           De la suite à la série, toute une histoire

                                                                                                              Jomy Cuadrado

 

Tout  est  affaire  de  rencontres.  Pour  vous  parler  de  cette  chose  qui me  fait  me  lever  chaque  matin,  et  aller  me  confronter  à  la  chose
peinte, il me faut commencer par évoquer mes rencontres. Je crois que je n'ai jamais été fait pour ce que je pratique avec frénésie, et je me
demande souvent encore si je suis peintre. Je ne dis pas cela comme un effet de manche, mais je n'ai aucun code particulier de ceux  qu'on
appelle  un  peintre.  Je  ne  m’intéresse  que  très  peu  à la technique,  encore  moins  à  la  nouveauté  et  pourtant...  tout  n'est
qu'affaire de rencontres !!!
J'ai  passé  plus  de  quarante  ans  à  peindre  pour  tenter  de comprendre  l'histoire,  en  un  mot  de  me  comprendre  et  de m'accepter.
Car  la  peinture  sérielle  où  la  série  est  bien  entendue  une  réflexion sur l'intime, sur son intime, c'est l'idée de raconter son histoire sans
y  mettre  de  mots.  Puis  en  vieillissant,  la  nécessite  de  mette  des mots  sur  mon  intime  s'est  fait  ressentir,  et  en  suivant  le  même
chemin  que  la  peinture,  je  me  suis  mis  à  écrire.  Et  lorsque  je regarde dans le rétroviseur pour voir devant, force est de constater
que  les  rencontres  m'ont  permis  de  construire  cet  imaginaire.  Et  à ce petit jeu, je trouve que j'ai été bien gâté.
C'est d'abord Mme Mélet, professeur de peinture aux B.A. de Paris qui  a  ouvert  le  bal.  Mais  au  lieu  de  m'apprendre  la  technique
picturale,  elle  m'a  appris  l'atelier.  Et  depuis  cette  période  j'ai toujours eu le goût de  l'atelier, de  la préparation,  de  l'organisation,
du  rangement  quasi  maniaque,  à  tel  point  que  j'habite  et  je  peins dans un lieu qui s'appelle « le Magasin » sorte de havre où l'habiter
se  confond  avec  la  peinture.  Comme  s'il  ne  pouvait  en  être autrement !  Travailler  la  série  nécessite  d'être  toujours  prêt  au  cas
où, il faut donc être rangé... au cas où.
Une  autre  rencontre  absolument  majeure  fut  celle  de Reiner Gramlich,  un  grand  peintre  post  fauve  munichois,  membre  du
groupe Spure,  intime  de  Franz  Falch,  un  des  plus  grands sculpteurs allemand d'après guerre. Une rencontre avec cet artiste
reconnu fit sauter les derniers verrous qui me retenaient au monde des  normaux.  En  le  rencontrant  j'ai  su  que  j'avais  trouvé  mon
chemin, je serai artiste. Je venais de croiser la liberté dans l'art. Cet homme, élève d'un élève de Paul Klee, avait jeté par dessus bord
toute forme de technique, tout formalisme, c'était juste ce qu'il me fallait  pour  débuter.  J'ai  mis  un  an  à  comprendre  son  travail  et  ses
tourments.  Il  fallait  bien  sortir  de  l'histoire  post  fasciste  qui  a  tant marqué  les artistes  allemands  d'après-guerre.  Certains  avaient
choisi  la  contestation  violente,  la  lutte  armée,  d'autres  au  nom d'une  contestation  des  façons  de  pensées  toutes  germaniques,
avaient  jeté  tout  académisme  aux  poubelles  de  l'histoire.  Cette façon  de  concevoir  la  peinture  m'allait  très  bien  et  me  permit  de
rencontrer des artistes différents. Il fallait voir ce que cette façon de peindre, avait pu produire chez nous comme effet galvanisant.
Puis ce fut la rencontre et la naissance du groupe Art Cube, ou la pensée politique était omniprésente bien avant la pensée artistique.
Pour  autant  nous  ne  faisions  pas  de  la  peinture  politique,  c'était plutôt dans la posture, dans notre façon de concevoir notre rapport
au monde et dans le refus de la compromission que nous essayions d'avancer.
A partir de là j'avais acquis le statut d'artiste, et pour faire plaisir à mon  maître  je  partis  me  former  à  la  taille  de  pierre  qui  me  fit
comprendre  l’intérêt  de  la  répétition.  Chaque  pierre  est  essentielle et nécessaire à l'édifice, mais par son positionnement, différent des
autres lui donne son caractère particulier. C'est bien plus tard que je me  rendis compte  que  la série a  bien quelque  chose à  voir  avec la
taille de pierre.
Puis,  grâce  mon  installation  en  terre  minervoise,  je  fis  une  double rencontre,  celle  de  Tony  Harding,  un  peintre  londonien  très
europhile, grand représentant de l'art concret, et celle de FrançoisViguié,  un  pur  intellectuel,  grand  lecteur  de Wittgenstein,  de
Lacan aussi, et metteur en scène.
Tony  Harding mit  un  peu  d'ordre  dans  ma  façon  de  travailler, tandis que moi je mettais un peu de désordre dans la sienne. Avec
lui je réappris à passer la couleur, à recomposer mes propositions. Il faut  avoir  vu  des  peintures  de  Harding  ou  pas  un  seul  coup  de
pinceau est visible, la main du peintre est absente, et pourtant.
Par contre l'hispano-biterrois que je suis, lui fit aimer la couleur, un point faible à mon avis dans sa vision artistique.
Avec Viguié,  j'ai  enfin  mis  en  pratique  les  diverses  théories  de  la sérialisation.  Aimant  beaucoup  la  musique  de  Steve  Reich, de
Schoenberg et  d'autres  compositeurs  sériels,  je  demandais  à Viguié de me faire travailler la peinture comme la musique sérielle,
et  c'est  ainsi  qu'en  1999  je  réalisais  une  série  absolument  sérielle « Les poivrons ». Cette série fut mise en musique par Christian
POCIELLO, talentueux  musicien  et  compositeur  travaillant  autour du  silence.   Mais  c'était  trop  contraignant  pour  moi.  Je  décidais
donc  d'adapter.  En  premier  plan  une  image  fixe,  et  en  arrière plan le « décor » qui lui bouge. C'était une sorte de mise en perspective
de la phrase de Nougaro dans la chanson « Paris mai », « Avec ma  belle  ami  quand  nous dansons  ensemble,  est-ce  nous qui dansons
ou la terre qui tourne ? »  Ma façon de concevoir la série était enfin aboutie et depuis je ne travaille que dans ce sens.
Mon  amour  pour  le  travail d'Archipenko me  tint  toujours  éloigné de  la  façon  de  peindre  et  de  se  comporter  de  peintres  comme
Wahrol et  la factory, des  éléments  tellement  radicaux  qu'ils  ensont devenus des figures de mode.
Et  pour  paraphraser  Louis  Calaferte,  qui  en  parlant  de JeanCocteau,  le  traitait  de Jean  Cocktail, ces  artistes  radicaux  ont
bien  manqué  de  tenue  esthétique  et  surtout  éthique.  Largement récupéré  par  un  système  qu'ils  avaient  honni,  ils  n'ont  fait  que
conserver les places ainsi acquises.
La  dernière  rencontre  qui  m'aura  permis  de  découvrir  quelque chose  de  neuf  dans  la  façon  de  peindre,  c'est  à  mon  marchand  de
couleur  que  je  la  dois.  Il  me  fit  connaître  un  produit,  non  pas prohibé  mais  un  produit  tout  a  fait  banal,  ordinaire.
Il  me  donna  un  échantillon  de « blanc  de  Tutti » qui  traîna longtemps  dans  mon  atelier  jusqu'au  jour  où  j'ai  su  qu'en  faire.
Ainsi était née la série avec ce blanc pour chercher le noir, quelque chose  de  nouveau  (peut-être)  puisqu'à  ce  jour  je  n'ai  vu  personne
l'employer de cette façon. Et comme le dit compositeur Christophe CHASSOL, la  musique  sérielle  à  quelque  chose  de  mécanique,  et
dans ma façon de passer le blanc de Tutti, il y a quelque  chose demécanique,  qui  a  fait  penser  à  certains  que  j'avais  une  machine
pour le passer.
Oui pour moi, tout a été une question de rencontres, c'est pour cela que  j'ai  toujours  hésité  à  croire  qu'il  n'y  a  pas  de  hasard.  Mais,  la
réflexion  de  Claude  Roffat,  rédacteur  en  chef  de  « l’Oeuf Sauvage », certaines  rencontres  sont  inscrites,  on  ne  peut ni  les  provoquer
  ni  s'y  soustraire, est  tellement  vrai pour moi qu'elle  me  replonge  encore  plus  dans  une  belle  perplexité.  C'est
toute  l'histoire  de  la  peinture.  Lorsqu'on  croit  la  maîtriser  c'est  là qu'elle nous échappe le plus.
Enfin,  last  but  not  least,une  phrase  du  peintre Louis  Ferrand qui ramène le propos à ce qu'est vraiment la peinture pour moi :
« Ne dis rien de ta peinture, c'est elle qui doit parler pour toi. Laisse-là, seule, te conter » à celui qui la regarde de la commenter,
de l'apprécier, de la détester où de l'aimer.
Jomy le 1er mars 2018


ANNEXES
Si  je  me  pose  régulièrement  la  question  du  pourquoi  je  peins  sans en trouver de réponses acceptables, les philosophes comme Daniel
Begard,  m'amènent  quelques  solutions.  Un  autre  jeune  poète  et par  ailleurs  professeur  de  philosophie,  Remi  SOUAL a  écrit  sur
mon  travail  quelques  lignes  qui  vous  permettrons  de  comprendre peut-être mieux ce que je fais.
Lois des séries et singularités picturales
« La  peinture  de  Jomy,  prolifique,  obéit  à  la  règle  de  la  répétition afin  qu’émerge  la  significative  différence  pour  reprendre  la
terminologie deuleuzeienne. Il semble même que le tableau ne soit pas  la finalité,  mais  l'ensemble  dans  son  intégralité,  suggère,  dans
ce jeu incessant  du même et de  l'autre, par les  variations opérées, une  grille  de  lecture  des  thématiques  abordées,  selon  une  logique
figurative  ou  non,  d’où  apparaissent  certains  traits  distinctifs, décelables, grâce à la vision de l'unité plurielle des peintures...
Peindre  d'une  manière  sérielle  nous  parle  donc  d'une  obsession, d'une  quête  effrénée,  que  le  geste  du  peintre,  s'attachant  à
rappeler  que  la  peinture  plus  que  représentation,  demeureessentiellement peinture, c'est à dire regard porté sur sur le monde
proposant, lui aussi sa norme, le plus souvent uniforme, conforme, quand l'accident s’avère l'individu porteur d'histoire...
Des  lors  les  lois  que  s'impose  Jomy  dans  son  travail  pictural  ne paraissent  des  conditions  de  l'identique  que  pour  mieux  être
déjouées,  et  suggérer  derrière  les  images  ressemblantes,  l'image originale, authentique, celle qui peut nous délivrer sa part de vérité,
une  dans  le  groupe :  en  quoi  l'Anarchie  qu'apprécie  le  peintre,  ne saurait être seulement théorie politique, elle se révèle dans l'atelier
de  l'artiste  pratique  esthétique,  où  à  force  de  répétition,  de  luttes incessantes avec la matière et la couleur, se devine le plus souvent
oublié  par  l'histoire,  un  être dans  sa  singularité,  intime,  historique, et également universelle !
Lois des séries donc, mais primat des devenirs singuliers.


Remi Soual , été 2017
Autre  réflexion  autour  de  la  série.  Celle-ci  est  pour  moi  la  plus explicite de ce que j'essaie de faire.« Une série n'est pas une liste,
d’où la possibilité de la réduire à la répétition  mécanique  du  même.  Mais  dans  le  même  temps,  la notion de série requiert une règle
de succession, dont la singularité tient  au  statut  logique  et  non  chronologique :  Ce  qui  organise  la série c'est le déroulement de
la séquence ouverte (…) La succession est  potentiellement  infinie.  La  finalité  se  déclare  quand  la  fin s'accomplit.
Marie-Claire Ropars Wuilleumier in  « La forme en jeu »

Intervenants

Interventions

 ACF-VD
Jean-Claude Affre
Dr Marie  Allione
Claude Allione
Dr Arielle Bourrely
Professeur Claude-Guy Bruère-Dawson
Lionel Buonomo
Pr Jean-Daniel Causse
Jomy Cuadrado
Dr Marie-José Del Volgo
Guilhem  Dezeuze
Dr Jean-louis Doucet
Laurent Dumoulin
Dr Jean-Richard Freymann
Professeur Roland Gori
Jean-Paul Guillemoles
Bernard Guiter
Rhadija  Lamrani Tissot
Dr Patrick  Landman
Dr Michel Leca
Gérard Mallassagne
Dr Augustin  Ménard
Professeur Michel  Miaille
Dr François  Morel
Professeur Gérard  Pommier
Professeur Jean-Louis Pujol
Dr Marie-Laure Roman
Franck Saintrapt
Professeur Bernard Salignon
Rajaa Stitou
Dr Marcel Ventura