Espace Sétois de Recherche et de Formation en Psychanalyse

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Augustin Ménard : ELOGE DU SINTHOME

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A.    Menard

 

 

ÉLOGE DU SINTHOME

 

 

                                                                                  Nous adoptons comme convention pour

                                                                                  les références aux deux textes O pour

                                                                                   « On sait l’autre », Paris P.O.L. 2014,

                                                                                  et C pour « Caméra », Paris P.O.L. 2015

                                                                                  suivi du numéro de la page.

 

 

I -        CLINIQUE

 

            Laissons-nous enseigner par Edith AZAM à travers deux de ses livres : « On sait l’autre » et « Caméra ».[1]

            Ces textes relèvent de la poésie en prose, c’est leur richesse. La création d’Edith Azam passe par son style. C’est par ce biais qu’elle fait résonner en nous ce que notre névrose nous cache. Seules des années d’analyse nous permettent de l’entrevoir.

            Loin de prétendre en faire une étude exhaustive, j’en soulignerai les éléments fondamentaux.

            1 – Le langage vient de l’Autre.

            À notre époque où le voile de l’obscurantisme s’étend sur bien des esprits dits scientifiques, le langage est conçu comme sécrété par le cerveau comme le foie sécrète la bile.

            Or, le langage vient de l’Autre. Nous sommes parlés, c’est l’Autre qui parle en nous quand nous croyons parler en notre nom. Le reconnaître est la condition préalable à la possibilité de nous y compter comme sujet dans l’acte de parole.

            Edith Azam le sait. Elle sait que le « on » qui parle c’est l’Autre. Elle le perçoit : « on met un disque dans le poste, et le volume un peu plus haut que ce que l’on estime du bruit de la pensée ». (O – 22)

            « C’est une voix encore, c’est toujours une voix, qui la ramène… Pour l’être humain y-a-t-il plus céleste que cela ? Une voix, et ce son là suffit pour naître, la vie ». (C – 55)

            Mais cette voix a son autre versant persécutif, qui percute l’organisme vivant : « ce n’est pas une voix non, c’est une matière en trop : qui nous terrifie » (O – 55), c’est une voix « qui fait signe ». (C – 69) « L’autre évidemment qu’il la connaît la blessure du langage ».

            C’est le danger imminent qui parcourt les deux livres et suppose un Autre méchant : « il veut notre peau, l’autre ». (O – 38)

            2 – Le langage ne sert pas en premier à la communication

            La langue n’a pas comme première fonction de délivrer du sens : « on oublie trop souvent qu’il n’y a rien à comprendre ». (O – 96)

            La langue est avant tout : « assemblage indéfini, chacun le sien », on ne peut mieux dire que c’est un idiolecte. La langue ne sert à communiquer que « quand la langue veut bien céder au langage ». (C – 60)

            La langue sert en premier à obtenir une satisfaction (les lallations du nourrisson), ce que nous nommons jouissance, à l’articulation des mots et du corps : « la mémoire et l’oubli qui s’inscrivent sous la peau ». (O – 115)

            Les néologismes dont le sens ne vaut que pour Un se situent là : « s’encrèvent »,(O – 96) « les trois chevaux se chevaloppent » (O – 27), « salopiaud » (O – 25), « on respire, on respace »,( O – 38) « on se roulette » (O – 116), « pierrifie » (C – 21).

            Pour exprimer la jouissance de l’Un, par son style incantatoire elle touche l’autre.

            3 – Le corps n’est pas l’organisme

            Le corps c’et le langage qui nous le décerne : « on se dit qu’il faut une vie pour admettre que quelque chose dépasse l’organisme ». (O – 48)

            « Un chant qui vient de loin …, la certitude étrange que cette chose onctueuse nous permettait un corps autrement qu’organique » (O – 61-62), elle l’oppose à la vie biologique que la science cerne et plombe, car la science réduit le corps à l’organisme.

            4 – Son cogito

            Il est inversé. Ce n’est pas : « je pense donc je suis », mais : « on sait qu’on est là » (O – 42), la certitude est là, mais c’est l’autre qui pense, le « on » de : « On sait l’autre ». Il y a donc une suture entre l’être et la pensée, le sujet et l’autre, le « on » les nommant tous les deux. C’est le transitivisme du miroir. Le vide qui les sépare, le hiatus apparaît forclos dans le souhait « d’agir dans l’unité »( O – 39). Nous verrons comment elle le réintroduit dans un effort de séparation.

            Ce qu’elle nous enseigne, c’est qu’à côté du savoir de l’Autre (S2), il y a un savoir de l’Un, savoir hors sens sur la jouissance. Ce savoir singulier c’est celui du S1, celui du refoulement primordial qu’aucun S2 ne pourra jamais retrouver. C’est le savoir à ciel ouvert de l’inconscient réel. Il n’est pas pour autant articulable, prononçable, c’est le nom qu’elle a sur la langue, mais qu’elle ne peut pas plus prononcer que le nom du Dieu de la Bible. C’est aussi le nom du vide, c’est par là qu’elle le réintroduit. « Le nom qu’elle ne dit jamais se coince dans sa gorge, le Nom, et puis le vide » (C- 61).

            Ce nom : « sous sa langue, le Nom se tortille » (C – 49). C’est pourtant lui qui sert de point de capiton à l’inconsistance de l’Autre, qui fait suppléance dans l’écriture : « Le Nom qui soutient son langage ».

            5 – Un rapport direct au réel

            « Pour se dire qu’on ne rêve pas, que le réel est là ». (O – 65)

            « Sur les murs, les écritures poussent de légers gémissements… À présent on est certain, on le sait, on n’imagine pas, on n’invente rien, c’est le réel tout ça » (O – 89).

            C’est bien du réel lacanien qu’il s’agit, seule source de certitude sans imaginaire.

            L’écriture se situe au nouage du réel et du langage sans interposition imaginaire.

            6 – Le sujet

            Le sujet, ici, est bien celui que Lacan nomme (une seule fois) : « sujet de la jouissance » dans sa présentation des « Mémoires d’un névropathe » (Autres écrits p. 215). Il est ici incarné dans la voix, véritable « biophore » (porteur de vie selon J.A. Miller) ou dans le regard dans « Caméra ».

            Le sujet divisé du signifiant n’est pas absent pour autant, nous l’avons repéré dans l’échec de la suture. Lorsqu’elle est interrogée sur ses écrits, convoquée à en parler, dans cet écart avec l’objet écrit, elle dit « je ».

            Mais ce n ‘est pas là l’important. Ce qu’elle nous enseigne avec son corps, parlé, inscrit, mordu par la langue, c’est ce qu’est un « corps parlant » dans ce virage, spécifique à l’humain, qui de parlé devient parlant : le « parlêtre » dans sa singularité.

            7 – Le sinthome

            C’est son écriture en tant que nouage singulier entre réel, imaginaire et symbolique qui lui décerne un « ego » (soit selon Lacan « l’idée de son corps » (Séminaire T. XXIII le sinthome, p. 150), c’est par là qu’est réintroduit l’imaginaire comme consistance.

            « Écrire nous paraît le seul moyen de s’extraire, être hors de danger » (O – 85). Ce qui ne va pas sans, nous l’avons déjà évoqué « le seul moyen d’être aussi un danger ». (O – 86)

            Pour « Caméra », l’écriture qu’est-ce ? (C – 26) « Ce qu’elle cherche, inconsciemment elle le sait déjà, que c’est là l’origine » (C – 15).

            Ce nom « qui tremble dans sa bouche » (C – 14) c’est le vide. « Le nom est le vide » (C – 17).

 

 

 

 

            Que dit d’autre Lacan quand il substitue au « fiat lux ! » de l’origine, le « fiat trou » ?[2]

Nous avons vu qu’il est imprononçable. La beauté, le masque. « La langue est infirme pour offrir le langage » (C – 26). « Les mots restent les absents du langage » (O – 61).

            L’écriture fournit le point de capiton qui noue, dans une nouvelle alliance le signifiant à l’objet (S1 <> a), tout en les séparant. Le S1 et a ne sont-ils pas que l’écriture du bord unique de la coupure primordiale ?

            Pour conclure, laissons la parole à Edith AZAM.

            « Elle fouille dans ses poumons afin d’essouffler son langage » (C – 25)

            « Écrire ne signifie rien d’autre que notre chair hurlante », et ce : « malgré l’arbre tout bossu de vocabulaire ». (C – 51), où l’on retrouve la poésie.

            Au demeurant, le sinthome n’est autre que cette création qui surgit du point de rebroussement du symptôme. Ce dont je me plains, ce dont je souffre, se renverse en source de jouissance.

 

II         REPÈRES THÉORIQUES

 

            Ce titre fait bien sûr référence à « L’éloge de la folie » le symptôme actualisant la valeur intemporelle de ce chef d’œuvre d’Érasme.

            Ce texte classique témoigne de ce temps où l’humanisme triomphant mettait l’accent sur ce qui fait la spécificité de l’être humain : être un produit du logos. Le rapport au réel n’était pas encore masqué par le discours scientifique. Ce dernier réduit la vérité à l’exactitude et limite son champ à ce qui du réel peut être saisi par le savoir. C’est ce qui lui permet des progrès fulgurants dont on connaît les bénéfices. C’est au prix de méconnaître toute une part de l’humain que Freud a découverte avec son invention de l’inconscient.

            À viser l’universel, la science ne peut saisir le singulier. Cela n’empêche pas ce dernier d’exister et c’est ce que relève la psychanalyse. Il y a un réel qui relève d’un autre savoir, insu du sujet. C’est la démonstration qu’il y a un réel qui échappe au savoir universel.

            Le sinthome, invention de Lacan, désigne ce qui pour chacun, à son insu, le soutient dans la vie. Il est son armature. Il est trans-structural, car il n’est pas destiné à expliciter le sens de la vie, mais le savoir y faire avec.

            Faire l’éloge du sinthome, c’est réhabiliter la psychose, nom moderne de la folie, d’où mon appel à Érasme.

            Lacan est parti de la psychose avec le Cas Aimée et a parachevé son œuvre avec Joyce.

            Dans la mesure où nous sommes tous, comme le formule J.A. Miller, « des malheureux aux prises d’avec le réel », la distinction névrose / psychose ne tient que si l’on aborde la clinique par le versant du sens, du désir, de la vérité soit ce avec quoi le névrosé s’embrouille au point d’en oublier l’essentiel : comment arriver à se satisfaire dans la vie d’un réel impossible à supporter ? Cela nécessite une création singulière pour tout un chacun, quelle que soit sa structure, et c’est le sinthome.

            Aborder la clinique par le réel et les modalités diverses de défenses que l’être parlant déploie pour s’en débrouiller rend caduque la coupure entre névrose et psychose. C’est à une clinique continuiste que nous avons affaire. Il n’y a aucune hiérarchie qui vaille entre les diverses structures mais seulement une différence dans les modalités d’élaboration des défenses.

            « Ce n’est pas un privilège d’être psychotique »[3] mais cela a pour nous l’avantage de nous dévoiler ce que nous cache notre névrose, et que nous n’entrapercevons qu’au terme d’une longue psychanalyse. Le psychotique part de là où nous arrivons.

            À partir de ce point et avec chacun le jeu qu’autorisent nos cartes, nous avons à inventer notre sinthome. Nous sommes ici au-delà de l’Œdipe pour le névrosé alors que la métaphore paternelle n’a pas fait écran pour le psychotique.

            À l’école de la psychose, nous apprenons que la langue, telle qu’elle nous percute, a des effets sur notre corps bien avant que la prise dans un discours établi vienne les amortir. Elle nous est extérieure et non sécrétée par notre cerveau. Elle émane d’un Autre, perçu plus ou moins méchant même si d’autres voix se font entendre pour nous protéger.

            Que les paroles des psychotiques aient un sens, c’est évident. Le fou n’est pas un insensé, c’est même le plus souvent un sens plein qui s’impose à lui, générateur de certitude. Ce peut être un doute sur le sens : « je ne sais pas ce que ça veut dire, mais je sais que ça veut dire quelque chose et que ça s’adresse à moi ».

            Il convient surtout de ne pas tomber dans l’erreur de vouloir lui suggérer un sens, car lui et lui seul sait. Le savoir est de son côté, et ce n’est pas ça l’important mais bien comment savoir y faire avec ce réel qui s’impose.

            Tel sujet nous apprend donc que la langue est extérieure alors que nous croyons la produire et la maîtriser, alors que nous n’en sommes que la marionnette.

            Cette langue nous atteint dans notre corps, nous enlève quelque chose, c’est son côté persécutif.

            Que le savoir nous vienne de l’Autre, soit ce que Lacan écrit S2, ne répondra jamais au savoir de l’Un qui est du côté du sujet. Ce savoir là je le sais d’un savoir certain mais je ne peux toutefois jamais l’expliciter vraiment.

            Je ne peux que l’évoquer à côté, en le suggérant, par une démarche poétique. Il ne s’agit pas tant sur le versant du sens de faire jaillir par la métaphore ce qui ne peut se dire, que du silence que suppose la musique et la sonorité des mots. C’est pourquoi la voix par son silence fait taire les voix.

« Évoquer par des mots allusifs, jamais directs, se réduisant à un silence égal… » c’est ainsi que Mallarmé définit la poésie.

            Qui a dit que le psychotique ne peut faire une œuvre ? C’est Foucault dans son introduction à son Histoire de la folie, même s’il a atténué cette formule par la suite.

            Lacan nous dit bien dans le séminaire III que Schreber n’est pas poète. C’est qu’il a choisi une autre voie, la voie du sens, de la métaphore délirante. Joyce va bien au-delà dans ses Épiphanies, visant le non-sens absolu, refuge du réel. C’est par son écriture qu’il touche au réel et qu’il rejoint la poésie.

            L’écriture n’est-elle pas la métonymie de la marque du signifiant sur le corps ? « La colonie pénitentiaire » de Kafka en serait le paradigme : une machine inscrivant sur le corps du condamné la sentence qui le condamne.

            C’est d’avoir rencontré ce vide, ce non-sens absolu que l’être humain peut avoir accès à cette autre face du signifiant qui, de persécutif devient créatif. Ce point de rebroussement où l’enveloppe formelle du symptôme se rebrousse en effet de créativité[4] c’est la source du sinthome. Savoir y faire avec ce qui dérange.

 

III       UN EXEMPLE

            Madame M.

            Tous ses symptômes et surtout son angoisse s’inaugurent d’une rencontre avec son gynécologue qui lui annonce qu’elle est ménopausée et lui prescrit une ordonnance où il inscrit un grand M entouré d’un cercle.

            Là, tout bascule alors que l’on apprend qu’elle n’a jamais voulu d’enfant même si elle en a eu un contre son gré. Cette annonce a le même effet que si on lui apprenait sa mort prochaine alors que la ménopause met seulement fin à la possibilité d’engendrer mais laisse intacte la sexualité.

            Toute son histoire est marquée de la plainte de n’avoir pas été aimée et spécialement de sa mère. Ses relations humaines sont parasitées par cette revendication d’amour.

            Mais la partie se joue essentiellement avec la mère qui l’a toujours dévalorisée. Elle évoque avec une grande émotion les qualificatifs que cette mère lui adressaient sans pouvoir formuler le mot principal qu’elle employait : « je ne peux pas le dire ».

            Il est clair qu’elle avait été traitée de merde et que la vision de ce « M » sur l’ordonnance l’a fait résonner au plus profond d’elle-même au point de l’empêcher de le formuler.

            Cette lettre c’est le noyau réel du symptôme qui condense l’objet déchet auquel elle s’est identifiée et le signifiant amour qu’elle a mis en position d’idéal du moi.

            Si cure analytique il y a, elle pourra destituer l’idéal et à partir du trou ainsi cerné construire son sinthome sur un amour véritable. Le sinthome n’est que l’autre face du symptôme mais à condition de l’inventer.

            Inventer a le sens de trouver ce qui est déjà là mais aussi celui de création par l’usage que l’on en fait.

 



[1] AZAM E., On sait l’autre, Paris, P.O.L. 2014 et Caméra, Paris, P.O.L., 2015

[2] Lacan J., La Cause du désir N° 90, p.12

[3] Lacan J., Le séminaire, T. XXIII, Paris, Le seuil 2005, p. 87

[4] Lacan J., Écrits, Paris, Le seuil 1966, p. 66

 

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