Espace Sétois de Recherche et de Formation en Psychanalyse

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7/11/2015 - Augustin Ménard - La Fraternité

Sète le 7/11/2015

 

 

FRATERNITÉ

 

INTRODUCTION

            Le lien de fraternité s’avère paradoxal. Il peut être le modèle de l’attachement affectif le plus solide, comme de la haine la plus profonde.

            La psychanalyse en découvre les ressorts sans pour autant rabaisser ce qui en fait la richesse.

LA FRATERNITÉ N’A RIEN DE NATUREL

            Les animaux ne s’éprouvent pas comme frères. La supposée « voix du sang » qui attribuerait à l’organisme le support du sentiment de fraternité est un fantasme.

            C’est parce que l’homme est un animal parlant qu’il élucubre cette causalité naturelle.

            De fait le concept même de nature est culturel. Il voile le réel.

            La tradition, l’histoire et l’expérience vont dans un tout autre sens qu’une amitié naturelle.

            Le premier couple fraternel dans la Bible, Caïn et Abel met en scène le meurtre du frère. Joseph n’est guère mieux traité par ses frères qui le vendent comme une marchandise. L’histoire est remplie de guerres fratricides au prétexte de la religion. Les catholiques et les protestants en Irlande, les Schiites et les Sunnites en Orient pour prendre deux exemples récents. Pensons aussi à la guerre de l’ex Yougoslavie. Les exemples sont nombreux de peuples qui se combattent après avoir vécu longtemps en bonne intelligence. Le plus proche de moi devient soudain mon ennemi.

            Dans les familles, il ne faut pas aller bien loin pour constater au quotidien une haine sous-jacente. Elle éclate parfois à l’occasion d’une succession. La haine donc est la compagne de l’amour dans la fraternité, même si elle est voilée comme l’amour peut être cachée dans la haine, Lacan parle « d’hainamoration »[1].

            Pensons aussi à l’aphorisme d’Héraclite « la discorde précède l’harmonie ».

            Une harmonie, même précaire et relative ne peut advenir que si cette discorde est reconnue.

            « JE SUIS CHARLIE »

            Le contre exemple nous est fourni par ce phénomène de masse qui a eu lieu en Janvier dernier. Ne vient-il pas prouver que nous savons nous reconnaître comme « tous frères » ?

            Cet immense rassemblement regroupe, agrège (l’étymologie nous renvoie au « faire troupeau », l’inverse de la ségrégation), des individus de classes sociales, d’opinions politiques, de religions, de nationalités d’origine ethnique multiples ne faisaient qu’un pour clamer dans une exaltation commune : « je suis Charlie ». Des chefs d’état que tout oppose prennent ensemble la tête du cortège et on ne peut que se réjouir de cette prise de conscience collective devant le caractère inadmissible, insupportable d’un meurtre contre la liberté d’expression. Sans jouer les Cassandre ne peut-on y voir aussi un phénomène d’identification imaginaire à un seul, décrit par Freud dans sa « Psychologie des masses »[2] ? On sait où elle a pu conduire au XXème siècle.

            Si nous en dénonçons le caractère factice, c’est qu’elle nous donne l’illusion d’être tous frères. Mais, pris un par un, les participants avouent la diversité de leur motivation et leurs divergences radicales d’opinions. Nous en connaissons l’aptitude à se retourner facilement en son inverse. L’histoire le prouve. La  même foule à Paris qui acclamait le Maréchal Pétain, acclamera le Général De Gaulle quelques mois plus tard.

            L’identification imaginaire est fondée sur une erreur : celle du miroir. Elle nous fait croire qu’il y aurait un tout, une complétude sans faille, que nous sommes identiques alors que si nous sommes semblables, nous sommes tous différents.

            Le grand Pan est mort depuis toujours, même si on ne le savait pas (Pan en grec veut dire tout). La vraie formulation aurait pu être : « je ne suis pas sans être Charlie », elle n’aurait pas eu le même impact mobilisateur.

 

LA FRATERNITÉ EST UN CONCEPT CULTUREL

            Il est fondé pour Freud sur la nécessité pour la société, pour sa cohésion de lutter contre l’agressivité primordiale[3], liée à la pulsion de mort. Pour se maintenir la société doit réfréner la jouissance des individus. C’est pourquoi elle érige le signifiant fraternité en idéal, comme l’égalité, ou la liberté.

            La fraternité voile notre séparation d’avec le frère. La liberté notre aliénation au langage, l’égalité l’inévaluable de nos différences.

            Dans le mythe de Totem et Tabou le sentiment de fraternité surgit après le meurtre du père.

            L’impératif « tu aimeras ton prochain comme toi-même » prouve bien que cet amour n’est pas naturel et est corrélé à la mort du Christ.

            Le terme de fraternité se développe en 1793 après l’exécution de Louis XVI. La liberté l’ayant largement précédé.

            Si l’illusion imaginaire de la fraternité relève de la débilité mentale, l’idéal poussé à l’extrême conduit au délire. Pensons à Antigone qui accepte la mort au nom de ce qu’elle doit à son frère. Que dit-elle ? Un frère est unique, un mari peut se remplacer, un enfant on peut en faire un autre, un frère non. Elle pointe bien là la singularité d’un irremplaçable que le pareil, le semblable n’est pas le même, mais pourquoi le refuser au mari ou à l’enfant ?

 

L’APPORT LACANIEN

            Il se condense dans cette formule paradoxale que le fondement de la fraternité c’est la ségrégation : « je ne connais qu’une seule origine à la fraternité, c’est la ségrégation »[4].

            Éclairons la par son équivalence étymologique à la séparation. C’est mettre l’accent sur la coupure qui nous sépare du frère et que nécessite d’inventer une solution qui nous y rattache malgré tout.

            Laissant de côté l’historiette freudienne de Totem et Tabou ainsi que l’Œdipe, Lacan part d’une hypothèse qui s’avère féconde : « Au commencement était le trou ». Cela est le fait du verbe, du langage. « Fiat trou »[5] est l’énonciation sous-jacente à l’énoncé « Fiat lux », c’est le trou opéré par un dire dans le réel qui fait événement créatif. À partir de là, il n’y a plus de jour sans nuit et de nuit sans jour. C’est le fondement du système symbolique.

            Plus besoin des deux mythes freudiens. Au mythe du meurtre du père se substitue : « le mot est le meurtre de la chose »[6], et au mythe d’Œdipe la nomination du père. Dès qu’il est nommé le père réel disparaît remplacé par le mot qui le désigne métaphoriquement : le signifiant du Nom du Père, et par ce trou même opéré par le langage, j’évoque le manque irréductible pour le sexe qu’est la castration. La castration ne provient pas de la menace par le père de couper le zizi, mais bien de l’effet de l’impossibilité à avoir dans le langage à sa disposition un signifiant qui nommerait le rapport sexuel. Le phallus est le signifiant qui désigne non le manque mais le manque de signifiant. Le meurtre du père voile le meurtre de la chose. Il s’inscrit dans un signifiant primordial S1, hors sens, un UN tout seul, non corrélé à un autre. Les frères sont chacun marqués de ce S1 qui ne les représente pas. Les frères se retrouvent comme une série de pots rangés sur une étagère, chacun est différent de l’autre. Leur mêmmeté réside uniquement dans le vide que chacun enserre. C’est la différence entre le pareil et le même. Le meurtre du père révèle ce vide que le père métaphorisait, capitonnait et nécessite de rechercher un signifiant qui y supplée. Ce peut être le Nom du Père dans le cas particulier qu’est l’Œdipe. Dès lors il y a un principe organisateur et le support d’un discours. C’est grâce à ce discours que nous nous éprouvons comme frères (« nous sommes tous les fils du discours »[7]) recouvrant ainsi le vide interne qui nous constitue et la séparation d’avec l’autre et d’avec nous-même.

            À l’aliénation signifiante qui fait surgir le sujet, Lacan oppose la séparation[8] qui ne va pas sans elle. Elle vise ce qui de l’organisme vivant de l’homme n’entre pas dans le langage quand le signifiant lui décerne un corps. La prévalence du regard lui fait croire que ce corps c’est tout lui, oubliant les trous, et quand ceux-ci se manifestent dans la pulsion il tente de les combler par les objets, ces objets détachés du corps que sont les objets a. Au sujet du désir s’oppose celui qui serait le sujet de la jouissance, de la pulsion. Or, à cette place ne se rencontre que le vide. La pulsion est acéphale, on ne peut donc le rechercher que dans les objets qui occupent ce vide et le désigne : les objets a. Le sujet barré du signifiant qui est « manque à être, cherche son être, son peu d’être dans les objet a. Ce sujet de la jouissance ne peut être évoqué que logiquement dans l’après-coup d’après ses effets de satisfaction : « le sujet est toujours heureux »[9], mais ne peut être nommé car réel.

            Résumons-nous. Le frère imaginaire c’est Charlie, c’est une erreur. Le frère symbolique c’est Polynice pour Antigone, c’est un idéal mortifère. Le frère réel c’est le prochain en tant que comme moi il se supporte de l’objet a, ce dernier n’étant lui-même que le contenant du vide par où il se fait le support de la chose au réel. Le prochain n’est pas le semblable, le petit autre.

            Ce frère ci c’est celui devant lequel Freud recule quand il s’agit du devoir de l’aimer. Il découvre au cœur de ce noyau de l’être, la méchanceté foncière de l’homme. Elle n’est que l’autre face de la pulsion de vie. C’est la pulsion de mort. Elle se manifeste dans le complexe du sevrage (refus d’accepter la séparation), par une tendance à l’autodestruction, suicides non violents[10] que sont l’anorexie mentale ou les addictions. Elle se projette sur le semblable au stade du miroir. C’est à méconnaître cette pulsion qui agit en silence qu’elle s’avère la plus nocive. Ce texte sur « Les complexes familiaux » déploie la variété des relations fraternelles selon l’ordre d’arrivée du frère mais aussi la fonction du discours parental et l’accueil singulier de chacun.

            La difficulté est d’admettre la ségrégation de structure pour éviter la ségrégation des corps, ségrégation sociale (les camps). Le vivre ensemble ne se soutient que de la reconnaissance de l’isolement de chacun. « Nous sommes isolés ensembles, isolés du reste »[11] dit Lacan. Le nœud borroméen nous démontre que bien que deux à deux nous soyons séparés, isolés, par la vertu du nouage il en faut un autre et même un quatrième, l’ensemble fait chaîne.

Je terminerai sur la formule révolutionnaire : Salut et fraternité !

 



[1] Lacan J., Le séminaire T. XX Encore, Paris, Le seuil 1975, p. 84

[2] Freud S., Essai de psychanalyse, Paris, Payot 1981, p. 167-174

[3] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF 1971, p. 60

[4] Lacan J., L’envers de la psychanalyse, sém. T. XVIII, Paris, Le seuil 1991, p. 132

[5] Lacan J., Revue de la Cause freudienne du désir N°90  p. 12

[6] Lacan J., Écrits, Paris, Le seuil 1966, p. 319

[7] Lacan J., Ou pire, Sém. T. XIX, Paris, Le seuil 2011, p. 235

[8] Lacan J., Écrits, op. cit., Position de l’inconscient, p. 842 -845

[9] Lacan J., Télévision, Paris, Le seuil 1973, p. 40

[10] Lacan J., Autres écrits, les complexes familiaux, Paris, Le seuil 2001, p. 40

[11] Lacan J., Séminaire T. XVIII, op. cit. p. 232

 

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