Espace Sétois de Recherche et de Formation en Psychanalyse

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J-L Doucet - 6 octobre 2012 - La perversion polymorphe, son devenir de l'enfant à l'adulte

 La perversion polymorphe, son devenir de l'enfant à l'adulte.

 

Dans le deuxième de ses "Trois essais sur la théorie sexuelle"  intitulé  : "La sexualité infantile" Freud  avance que l'enfant est "polymorphiquement pervers". C'est du moins ce que précise une note de bas de page du traducteur qui nous dit  qu'il n'y a pas lieu de revenir sur la traduction par pervers polymorphe. Pourtant il y a là, dans la traduction, glissement d'un adverbe à un adjectif qualificatif pour définir le caractère variable de ces manifestations cliniques. J'émettrai l'hypothèse que l'on peut aborder le devenir du caractère pervers de l'enfant à l'adulte à partir de cette nuance grammaticale.

Je n'ai aucun élément statistique qui me permette de dire que des trois structures psychiques retenues par Freud :  Névrose, Psychose et Perversion, cette dernière prendrait de nos jour une place de  plus en plus importante.  Toutefois, force est de constater que notre pratique clinique nous  confronte de plus en plus à des modes de fonctionnements pervers qui semblent infiltrer nombre de rouages de notre société en particulier dans le monde du travail. Mais on retrouve cela aussi dans le domaine de l'économie et l'actualité récente, avec l'affaire DSK, nous montre que le monde politique à son plus haut niveau n'en est pas indemne. Le déni de l'éthique de fonctionnement de ces différents systèmes semble devenir un sport national.

L'année dernière le thème retenu par l'EPFCL était : "Qu'est-ce qui fait lien ou rupture ?", celui de cette année : "la perversion polymorphe et son devenir de l'enfant à l'adulte" le prolonge tout naturellement dans la mesure ou le : "je sais bien, mais quand même..." qui caractérise la perversion me paraît être un des facteurs majeurs de rupture du lien social.

 

Je vais suivre dans ce rapide exposé le travail de Joël Dor dans son article "Perversion" de l'ouvrage  : "L'apport freudien : éléments pour une encyclopédie de la psychanalyse" (sous la direction de Pierre Kaufmann. pp 314-321. Bordas 1993.)

 

Il nous faut donc revenir à Freud et à ses essais sur la théorie sexuelle parus en 1905. 

Freud y avance que dans la sexualité infantile les pulsions sexuelles sont toujours des pulsions partielles puisqu'elles se soutiennent toutes d'une déviation quant à l'objet de la pulsion à savoir la succion au stade oral, la rétention /expulsion au stade sadique-anal et la masturbation au stade phallique.   Ces pulsions sexuelles sont donc toutes déviantes puisque détournées quant à leur objet. C'est en ce sens, me semble-t-il, que Freud décrit l'enfant comme polymorphiquement pervers ; c'est-à-dire que son développement somatique lui impose une sexualité déviante qui ne se redirigera sur un objet réellement sexuel qu'au moment du dévellopement pubertaire.

On peut dire que l'enfant n'a pas d'autre possiblité que d'être polymorphiquement pervers.  Selon Joël Dor : " A ce stade de la réflexion freudienne(1905) le sexualité perverse est donc moins une marginalisation du processus sexuel, qu'elle n'est au fondement même de la sexualité normale comme disposition inévitable dans le développement psychosexuel normal." Avec son article "Pulsions et destins des pulsions" (1915), Freud fait, comme le précise Joël Dor, une avancée théorique en posant que les pulsions sexuelles peuvent suivre quatre destinées essentielles : :  Le refoulement, la sublimation, le renversement dans son contraire et le retournement sur la personne propre. Ce sont ces deux dernières modalités évolutives des pulsions sexuelles qui sont en jeu dans ces perversions que sont notamment le sado-masochisme et le voyeurisme/exhibitionnisme.

Par la suite Freud mettra en évidence (L'organisation génitale infantile in La vie sexuelle 1923) le rôle du mécanisme du déni de la castration : à savoir, le manque de pénis de la petite fille est dénié en tant que différence. Ce déni étant à l'origine des théories sexuelles infantiles ; est mise à jour dès lors une contradiction entre la réalité et les convictions préalables. C'est à partir de son article sur "Le fétichisme" que Freud va montrer avec précision ,le rôle du déni dans l'organisation perverse : Le déni de la castration vient répondre à la perception d'une réalité (l'absence de pénis de la petite fille). Cela veut dire que deux représentations inconciliables peuvent parfaitement coexister dans l'appareil psychique sans s'influencer réciproquement (Dor). Freud en déduit l'existence d'un clivage du moi caractéristique de tout mécanisme pervers mais n'en constituant pas pour autant un mécanisme opératoire des perversions, ce clivage du moi se retrouvant à des degrés variables chez tous les sujets. De fait ce que perçoit Freud c'est qu'au delà du déni de la castration et du clivage du moi, le questionnement qui envahit le sujet est celui de la différence des sexes. La position perverse se caractérisant par cette double caractéristique : dénier la différence des sexes tout en sachant qu'elle existe : "je sais bien, mais quand même..." et je rajouterai "ne peut-on pas faire comme si ?...".

Cette différence des sexes s'origine donc dans la perception du manque chez la mère, manque auquel l'enfant peut s'identifier. Cette identification phallique est donc  une identification au phallus manquant de la mère, c'est-à-dire que l'enfant peut se considèrer  comme à même de combler le désir  de la mère, façon pour lui de surmonter l'angoisse de castration. Le processus pervers est donc bien une manière de "régler" le problème de la castration, Freud repère que cela peut se faire sous deux modes privilégiés : la fixation (associée à la régression) et le fétichisme.

La fixation consiste à ne garder que la représentation d'une femme pourvue de pénis, façon pour le sujet de se défendre narcissiquement. La castration de l'Autre maternel est une blessure narcissique dans la mesure où elle renvoie le sujet à sa propre castration. Lacan dans son séminaire "L'angoisse" (p. 58) avance : "Ce devant quoi le névrosé recule, ce n'est pas devant la castration, c'est de faire de sa castration ce qui manque à l'Autre" Pour le pervers la blessure narcissique de la castration n'est pas tolérable et il va tenter de la cicatriser par des moyens...détournés. Le deuxième procédé que Freud isole chez le pervers pour faire face à l'angoisse de castration est le fétichisme. Là le processus est plus complexe. Refusant de reconnaitre l'absence de pénis chez la femme, le fétichiste déniant la réalité va prendre, dans la réalité même, un autre objet (le fétiche) qui va, pour lui, incarner l'objet supposé manquer.

 

Jacques Lacan va retravailler la compréhension des perversions à partir de ce qu'il va nommer : "Le point d'ancrage du choix pervers". Ce point d'ancrage est à articuler à la logique phallique et à la problématique oedipienne. Essayons de le dire simplement. Dans la période qui précède l'oedipe, le désir de l'enfant le conduit à se considérer comme seul et unique objet du désir de la mère. Ce faisant il devient désir du désir d'un Autre (Dor),  représenté par une mère investie d'une toute puissance qui se manifeste d'une part au plan des besoins qui lui assujetissent l'enfant, et d'aure part, au plan de la jouissance qu'elle procure à l'enfant au delà de ces besoins. Dès lors, Freud avait déjà repéré cela nous l'avons dit plus haut, l'enfant s'identifie au désir maternel et, d'un Autre tout puissant il fait un Autre manquant. Il s'identifie au phallus maternel. Cette identification phallique imaginaire va fonctionner tant qu'un tiers ne viendra pas interférer dans cette dialectique. C'est l'intrusion de la figure paternelle qui va venir mettre en question cette identification imaginaire et amorcer la problématique oedipienne.

Cela n'est possible que si la figure paternelle vient  assurer une fonction symbolique. D'ou la distinction par Lacan d'un père réel, d'un père imaginaire et d'un père symbolique. Nous suivons Joël Dor lorsqu'il avance que le père réel n'a pas de place dans la problématique oedipienne. Le père imaginaire, c'est-à-dire le père tel "que l'enfant a intérêt à se le représenter psychiquement dans l'économie de son désir et à travers le discours que la mère peut lui en tenir" (Dor) arrive comme un intrus qui bouscule les convictions de l'identification phallique. L'enfant est désormais inscrit dans le triangle oedipien, la symbolisation de la castration et la sujétion à la loi symbolique viendront placer  l'enfant dans l'ordre symbolique. Ce sont donc seulement le père imaginaire et le père symbolique qui déterminent la problématique oedipienne en la soustrayant au registre de la réalité.

C'est donc là que la nature du discours maternel va être capitale. La rivalité avec le père imaginaire ne pourra se résoudre que si   dans le discours de la mère apparaît qu'elle  se situe comme objet du désir du père et que son propre désir de femme est aussi dans une adresse au père. Pour Lacan "A ce niveau là, la question qui se pose est : être ou ne pas être, to be or not to be le phallus". C'est de la manière dont seront habités les signifiants de l'Autre que dépendront les modalités de sortie de l'oedipe. Si le père symbolique ne peut pas diriger l'enfant vers d'autres horizons, celui-ci va s'engluer dans un refus à reconnaître la castration de l'Autre et  donc dans une dénégation de la différence des sexes. Les éléments d'une identification perverse se mettent insidieusement en place, à savoir, refus de symboliser le manque, impossibilité à reconnaître le réel de la différence des sexes, incapacité à situer le père autrement que comme un rival "phallique" autrement dit refus catégorique de passer du registre de l'être (être le phallus) au registre de l'avoir(avoir le phallus) (Dor).  Ce passage ne pouvant se faire que si l'enfant peut entendre que le père est supposé détenir le phallus que la mère désire. Le pervers ne peut accueillir ce père symbolique qui le propulserait dans le cours du désir, il confond renoncer au désir et renoncer à l'objet primordial de son désir (Dor). En refusant de reconnaître le désir de l'autre le pervers se cramponne à une possibilité de jouissance qui ferait fi de la différence des sexes comme cause signifiante  du désir, et de fait, se met en position de défier la loi et /ou de la transgresser. Pour que l'enfant passe de l'identification phallique à une identification perverse, c'est-à-dire qu'il refuse de passer du registre de l'être au registre de l'avoir deux élements interviendront : la complicité libidinale de la mère et la complaisance silencieuse du père. Il faut souligner qu'à la différence de la structure psychotique, dans la structure perverse il ya confrontation à un désir maternel référé au père symbolique mais  dans   ce cas c'est   la mère qui véhicule l'interdit, aidé en cela par un père silencieux. Pour Joël Dor : le pervers est pris dans une "Alternative entre une mère menaçante et interdictrice, entremetteuse de la parole symbolique du père et une mère séductrice encourageant la jouissance de l'enfant et tournant en dérision le signification structurante de la loi du père." La toute puissance maternelle est sans appel. On comprend les avatars de la relation du pervers avec les femmes qu'il considère soit comme des saintes soit comme des putains.

Le déni de la castration de l'Autre peut conduire le pervers du déni au défit et parfois au délit...

 

Ce rapide rappel des positions freudiennes et lacaniennes nous permet toutefois d'envisager le processus pervers comme  une modalité du fonctionnement psychique qui concerne chaque sujet à un moment de sa maturation psychique. On sait que les séductions précoces dont sont victimes certains enfants sont   des évènements prédisposants à une position perverse future, ne peut-on envisager qu'en raccourcissant ce temps de latence inhérent à la maturation sexuelle normale, elles sont la cause d'un effondrement du désir ? J'émettrai l'hypothèse que le temps de latence de la maturation sexuelle est un analogon du temps pour comprendre que Lacan pose dans le temps logique. Ce temps pour comprendre n'est-il pas le temps du désir?

 

J'ai émis l'hypothèse que passer d'un sujet polymorphiquement pervers à un sujet pervers polymorphe n'était pas simple effet de réthorique. Je vais donc parler d'Emilie : Emilie à 49 ans, elle travaille comme auxiliaire de vie. Elle est venue sur les conseils de son médecin traitant pour un état dépressif authentique avec une note anxieuse majeure. Emilie a eu un cancer du sein, elle est porteuse d'une hépatite C chronique active génotype 1 c'est-à-dire le plus résistant à la thérapeutique. Elle est alcoolique et tabagique, elle a un lourd passé de toxicomanie orale et injectée. Ses parents sont toujours vivants, son père ancien militaire, sa mère était femme au foyer. Emilie m'a très rapidement parlé de cette mère qui ne la désirait pas. "Tu es arrivée trop tôt dans notre vie de couple." De plus c'est un garçon qui était attendu. Ce garçon est arrivé quelques années après Emilie et a, semble-t-il, eu les faveurs parentales. Emilie se montre rapidement un garçon manqué, et prend rapidement l'habitude de s'opposer à l'autorité parentale qui est de fait supportée par sa mère. Le père est quelquefois convoqué quand la situation paraît excessive à la maman.  La scolarité se passe à peu près bien mais, dès l'adolescence Emilie multiplie les incartades et les défis à l'autorité : fugues, très mauvaises fréquentations, menus larcins et elle débute une polytoxicomanie alcool, tabac, schit. Elle passe son bac et très rapidement, après une IVG qui fait scandale dans la famille elle quitte la province pour s'installer à Paris où elle va rapidement accumuler les outrances : drogues dures, alcool +++, bisexualité avec partenaires multiples, fréquentation du milieu avec notamment liaison avec un malfrat spécialisé dans les hold-up et à qui elle donnera l'adresse et les habitudes de vie de ses parents pour que celui ci les dévalise. Chose fut faite et notamment tous les "bijoux de famille" furent dérobés. Emilie est quand même arrivée à se poser un peu, a établi une relation stable de quelques années avec un musicien qui lui a donné un fils, désormais adulte. Ce fils est comme elle le dit elle-même, la réussite de sa vie. Très rapidement Emilie a perçu sa difficulté à se sentir bien dans sa peau de femme, ses choix d'objets sexuels, la multiplicité de ses expériences montraient  l'ambivance de son orientation libidinale. Un rêve qu'elle m'a rapporté récemment peut éclairer cela : "Je suis dans le tram et je m'aperçois que l'on m'a volé tous mes papiers : carte d'identité, permis de conduire, carte vitale... Mais je suis subitement rassurée et heureuse car je trouve au fond de mon sac une boite de SERESTA,  je me réveille apaisée." Je lui demande : Parlez-vous espagnol  ? elle me répond alors dans une longue phrase en espagnol dont je ne comprend que quelques mots mais s'arrête brutalement et  me dit : Pourquoi me demandez-vous cela ? En espagnol il y a deux mots pour désigner le verbe être : Ser et  Estar. Dans son travail du rêve Emilie dévoile toute la détresse qui est la sienne depuis toujours dans sa quête identitaire. SER ESTA, où est le manque à être ? Je ne pense pas qu'Emilie ait une authentique structure perverse mais, pour autant, polymorphiquement perverse comme tout enfant jusqu'au drame oedipien, Emilie s'est noyée dans une perversion polymorphe qui masque mal la détresse de son manque à être.

 

"Le drame du sujet dans le verbe est qu'il y fait l'épreuve de son manque à être" assure Jacques Lacan.  Ce qui fait radicalement défaut aux positions perverses auxquelles nous sommes confrontés dans le cadre du travail notamment c'est une fidélité à la parole, une soumission à l'ordre symbolique où nous introduit le signifiant. Le manque à être est ce qui vient subvertir de manière radicale et définitive, notre rapport au monde de l'efficacité et de la doxa, il nous ramène inéluctablement à l'inadéquation de la chose et du mot. Je terminerai avec un court dialogue de Paul Valéry : "Mais enfin pourquoi ne voulez-vous pas consentir à ce qui est ? - Parce que ce serait cesser de consentir à être"

Simplement consentir à être ? c'est bien ce dont le pervers ne veut rien savoir.

 

Intervenants

Interventions

 ACF-VD
Jean-Claude Affre
Dr Marie  Allione
Claude Allione
Dr Arielle Bourrely
Professeur Claude-Guy Bruère-Dawson
Lionel Buonomo
Pr Jean-Daniel Causse
Jomy Cuadrado
Dr Marie-José Del Volgo
Guilhem  Dezeuze
Dr Jean-louis Doucet
Laurent Dumoulin
Dr Jean-Richard Freymann
Professeur Roland Gori
Jean-Paul Guillemoles
Bernard Guiter
Rhadija  Lamrani Tissot
Dr Patrick  Landman
Dr Michel Leca
Gérard Mallassagne
Dr Augustin  Ménard
Professeur Michel  Miaille
Dr François  Morel
Professeur Gérard  Pommier
Professeur Jean-Louis Pujol
Dr Marie-Laure Roman
Franck Saintrapt
Professeur Bernard Salignon
Rajaa Stitou
Dr Marcel Ventura