21 septembre 2024 - Jean-Louis Doucet Carriere - Qu'est ce que croire ? Qu'est-ce que croire pour le psychanalyste ?
PAROLES SINGULIERES EN MEDITERRANEE
Argument 2024/2025
Qu'est-ce que croire ?
Qu'est-ce que croire pour le psychanalyste ?
Jacques Lacan soutenait : «S'il n'en est pas porté à l'enthousiasme, il peut bien avoir eu analyse, mais d'analyste, aucune chance ». Le terme sous-entend une communication divine. Alain Didier-weill emploie le terme d'endieusement. La question qu'il paraît incontournable de se poser face aux défis qui se présentent à la psychanalyse - maintenir sa dimension éthique, se réinventer sans cesse sans céder à une modernité allaitée à la moraline, adapter sa technique à des demandes qui varient en permanence – est celle -ci : comment maintenir, soutenir cette qualité indispensable, si on suit Lacan, à la pratique de l'analyse ? Certes nous savons que c'est le désir de l'analyste qui le pousse dans sa pratique, mais ce maintien de l'enthousiasme, comment le préserver?
Cela nous amène à considérer les notions de croyance et de foi. Ces concepts sont bien sûr historiquement marqués par la dimension religieuse quelle qu'elle soit et il faut les en distinguer clairement. Ces deux notions sont-elles obligatoirement liées ? Qu'est-ce qui les différencie ? De façon très laconique, n'y a-t-il pas des croyants qui n'ont pas la foi ? Avoir la foi nécessite-t-il obligatoirement d'adhérer à une croyance ?
La croyance ne se subsume-t-elle pas souvent dans la crédulité ? Bien sûr entrer en analyse implique plusieurs croyances, la première est de croire à l'existence de l'inconscient (au sens du refoulé freudien), ensuite de croire aux compétences de l'analyste à qui l'on a choisi de parler, enfin de placer ce dernier en position de Sujet-Supposé-Savoir. C'est bien la chute de cette dernière croyance qui va poser la question de la foi ! « La pensée, disait Valéry, est une fonction de l'absence ». Cela ne peut désigner la pensée que dans ce qu’elle a de strictement singulier, de production nouvelle pour et venant d'un sujet unique. Lacan soutenait que le désir de l'analyste était de faire surgir la différence absolue. Je mets en écho ces sentences valéryenne et lacanienne car elles me paraissent chacune rendre compte, pour tout sujet éthique, de la nécessité d'un franchissement de la croyance, franchissement que je situerais comme relevant de la foi. Avoir la foi impose toujours la présence d'une absence. Oxymore structurant qui renvoie tout autant à une présence réelle qu'au réel d'une présence. La présence réelle n'exclue pas mais n'est pas consubstantielle au réel de la présence. Précisons, nous parlons de ce qui peut permettre de distinguer une foi en un Dieu d'une foi en la présence d'un objet toujours-déjà perdu. Le croyant qui a la foi, questionne son Dieu mais n'en attend pas de réponse, pourtant ce Dieu est présent dans ses lieux de culte, le psychanalyste questionne la parole mais pour la confronter à ses limites, limites qui échappent à la représentation. Ces limites désignons-les avec Lacan comme un Réel en tant que le Réel est ce qui résiste à la symbolisation langagière et donc qui ne cesse pas de ne pas s'écrire.
Pour faire court, notre hypothèse est que ''avoir la foi'' implique toujours la référence, la soumission à un réel que nous devons croire ''sur parole'' !
Comment maintenir cette foi dans une société qui nous infantilise en tout. « Quand il n'y a plus d'adultes, disait Georges Orwell, alors commence le règne des experts » celui de la désaffection de la parole pour le dire avec Gérard Danou. La régulation de nos vies par des experts autoévalués ne peut que nous amener à perdre la foi dans la parole, à perdre la foi, quelle qu'elle soit, et à réduire notre enthousiasme à une peau de chagrin. Ne nous étonnons-pas de l'éclosion de nouvelles croyances qui baignent dans un imaginaire, certes indispensable, mais qui ne s'articulent plus boroméennement au réel et au symbolique. La crédulité est le tombeau de la croyance c'est le tombeau de la pensée. ''S'enthousiasmer'' pour et dans la psychanalyse est toujours un acte de foi dans la parole. L'enthousiasme est ''la semence inespérée de l'avenir'' (René-Guy Cadou)
Jean-Louis Doucet-Carriere