Paroles singulières en Méditerranée

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PAROLES SINGULIÈRES EN MEDITERRANEE

14/10/2023 Du subtil saut du corps à la représentation

 

                                                   Du saut du corps à la représentation

 

                                                                                   Eva-Marie Golder

                                                                                     Sète 14 octobre 2023

 

 

le lapin a du chagrin
la fourmi a du souci
le petit rat a du tracas
oh la la
comment arranger tout ça

 « Un petit garçon de trois ans se dit cette comptine à voix basse et pour lui tout seul, d’abord mimant la tristesse, les lèvres tremblantes, puis, ralentissant au bord des larmes, finit la comptine en souriant. Tout son être est engagé même s’il sait parfaitement que c’est pour de rire. Quatre, cinq vers, c’est peu, mais ils lui proposent l’exploration de tout un monde intérieur : il découvre, s’étonne, libre d’écouter ce qui l’anime profondément. [1]

 Quelle idée de commencer avec une comptine et un commentaire !

 J’ai quelques décennies de pratique d’analyse. Je connais l’avant et l’après internet, smartphone et tablettes. Avec les jeunes parents, j’ai l’impression de devoir recommencer par le tout début, les pionnières de la petite enfance. Il est assez frappant de constater qu’il aura fallu seulement deux générations pour que plus qu’une infime partie des parents sachent encore chanter des berceuses à leur bébé, faire des jeux de doigts, jouer simplement ensemble durant un trajet en train. C’est devenu tellement rare que, les voyant dans la rue ou dans le train, il m’arrive de leur faire savoir l’émotion que cela me procure de les voir s’occuper ainsi de leurs enfants. Cela leur fait en général plaisir et nous permet d’échanger quelques mots sur cette transmission devenue si rare. Auparavant, cela a mis des centaines d’années pour se construire, voire, des milliers. Avec l’internet, le tsunami cognitif a tout abrasé. Heureusement qu’il existe encore quelques livres bien ringards pour ceux qui voudraient s’aventurer dans l’âme enfantine.

 C’est pourtant le b a ba du lien de parole.

 Je me souviens d’un petit patient en institution, passablement violent pour ses quatre ans d’âge, psychotique. Un jour il s’était fait mal. Très spontanément, j’ai pris sa main et, comme toujours avec les petits, je souffle sur le bobo, puis les formules magiques sortent de ma bouche, mais en bernois, ma langue maternelle : « Heile, heile säge, drei Tag Räge, drei Tag Schnee, tuet em Schätzeli nümme weh ! » Il me regarde stupéfait, puis redemande la chanson en me tendant sa main endolorie. Les larmes avaient disparu. Ce serait dire beaucoup que d’affirmer qu’ensuite il se faisait mal exprès pour avoir droit à ma chanson, mais même sans avoir mal, il me la redemandait. Dans un premier temps, on peut donc constater que même sans comprendre la langue, l’enfant a compris le sens de la comptine. C’est le miracle de la voix maternelle que de se faire porteuse du symbolique en accompagnant le geste apaisant. C’est aussi le privilège des éducateurs et thérapeutes d’enfants de pouvoir s’en emparer dans le travail avec les petits.

 Mais quel en est donc le fonctionnement ?

 L’enfant, dès sa naissance, fait le travail de transformation. Ce qui lui était livré automatiquement par le cordon ombilical, lui manque immédiatement. Il est obligé de respirer, ce qui n’est pas une mince affaire à entendre les hurlements dès son arrivée. Nous, cela nous soulage. Il est en vie ! Lui, cela lui brûle les poumons…et produit de l’angoisse, comme le constate la sage-femme que Freud cite quelque part. Pour son examen, on avait demandé à cette professionnelle pourquoi le bébé crie à la naissance, et elle avait eu la mauvaise idée de dire que c’est parce qu’il est angoissé. Résultat, on ne lui donne pas le diplôme. Pourtant, dit Freud, elle avait raison. Voilà donc que l’inconfort du corps s’accompagne d’un sentiment, l’angoisse. Deux registres sont à l’œuvre : le corps et l’émotion. Pour cette dernière, l’IRM peut indiquer des traces. Mais qu’en est-il de l’angoisse ? Sommes-nous certains que si l’image de l’IRM est verte/rouge/jaune/bleue, il s’agit d’angoisse, joie, peine ? N’est-ce pas déjà une traduction d’un ressenti corporel en signifiant ou en tout cas ses prolégomènes ? Est-ce que l’IRM nous indique des significations ?

 Dès la naissance…

 J’aime ces images bouleversantes des mères et des pères, lorsqu’on leur donne le bébé dans les bras à la naissance. Ils lui parlent tout de suite, parfois ils lui chantent, et le bébé cherche des yeux les sons qu’il entend. Magnifique conjonction des lieux pulsionnels, œil, bouche, oreille, peau. Un documentaire sur une maternité parisienne sort en octobre 2023, du nom « C’est mon corps ». Il y a dans ce film une de ces naissances industrielles vite faite. La jeune mère se retrouve rapidement seule avec son bébé dans les bras, encore avant la délivrance du placenta. La sage-femme a dû aller dans le box à côté. La jeune femme se penche sur son bébé et le bénit, lui exprime les vœux pour sa vie. Rien que pour ce moment, il faut aller voir ce film. Les mots de l’impossible, c’est cela. Ce sont les mots qui viennent spontanément pour faire lien, pour appeler le tout petit à nous rejoindre parmi les humains. L’invocation, dirait Alain Didier-Weill.

 Ma fille est sage-femme à Brooklyn. Elle accompagne des naissances à domicile. Un jour, elle annonce toute contente à des jeunes parents qu’ils ont eu une fille. « Psst, ne dites pas ça, il faut qu’iel puisse choisir le temps voulu ! » Voilà un bébé qui vient à peine de rencontrer la grande coupure entre son corps et celui de sa mère et qui est déjà soumis à l’injonction de nier son capital génétique. XX et XY, c’est une convention sociale dit Judith Butler, et après elle tous les suiveurs béats de son parler obscur. Le législateur a déjà tranché dans plusieurs pays en faveur de la forclusion du donné biologique, c’est-à-dire du réel du corps et donc de son rapport au symbolique.

 Dans l’exposé de ce jour, je vous propose trois temps : le temps du bébé, le temps du petit enfant, le temps de l’adolescence. Ce sont trois temps du rapport au manque qu’on peut caractériser un peu schématiquement comme manque radical, manque imaginaire par la frustration et manque symbolique expérimenté par le “tout n’est pas possible“.

 Pour chaque thème, chaque niveau de l’expérience subjective, il y a des données spécifiques, quand bien même elles se rejoignent dans le grand marasme des problématiques TDAH, TSA, Trans. La psychose ayant été évacuée au bénéfice des phénomènes comportementaux et du handicap autistique, nous voilà donc face à des phénomènes psychopathologiques qui ne relèveraient plus de la psychiatrie, ni de la psychanalyse, nous indique-t-on, mais de l’intervention médicale somatique et rééducative. Vous me pardonnerez donc de retourner aux aliénistes et autres chercheurs psychanalystes pour explorer cet espace qui se creuse dès la naissance pour chaque enfant et qui est aujourd’hui mis à mal par des théories qui obscurcissent l’horizon au lieu d’éclairer les parents en recherche de points d’appui. Nous verrons à quel point, et dès le premier jour de la vie, le transfert s’enracine dans cet écart qui se creuse entre corps et langage. C’est même sa principale qualité.

 

Le bébé et la rencontre avec le langage.

Pourquoi vous ai-je mis la petite comptine en exergue, avec le commentaire de l’auteur ? Pour quelques-uns d’entre vous, ce que je vais dire n’a rien de nouveau. Je vais essayer de resserrer mon propos pour situer la difficulté que les phénomènes sociétaux ont aggravée aujourd’hui, mais qui, fondamentalement, existent depuis toujours du fait de leur qualité intrinsèque. La nomination et l’accueil du nouveau-né font immédiatement entrer le bébé dans le langage. La nomination et l’accueil fonctionnent comme invocation et racine symbolique pour l’enfant et créent l’écart de l’hétérogénéité chair/parole, ou plus exactement, transforment le réel de la viande en chair. La chair est le corps parlé. « C’est le discours qui met les organes en fonction », disait souvent Marcel Czermak. Alain Didier-Weill parle de sidération originaire, dans son livre majeur « les trois temps de la Loi », un ouvrage à lire absolument. Il souligne qu’à son avis, « ce qui arrache le nouveau-né à ce réel primordial qu’est le “tohu-bohu“, était, non pas la loi de la parole articulée comme telle, mais une loi se spécifiant d’introduire dans l’inertie et l’intemporalité du premier chaos, la dimension d’un pur rythme apporté par la musique de la voix maternelle »[2].

 C’est donc une adresse signifiante, portée par ce qui devient de ce fait le premier objet majeur, appelé “objet a“ par Lacan, à savoir la voix. L’invocation, l’appel par la voix de la mère, lui signifie qu’il est sujet à qui on s’adresse, sujet, comme le souligne Lacan, qui vient donc se loger d’abord dans le lieu du grand Autre. “a-sujet“ plus précisément, pour Lacan, dans le séminaire V, “sujet-déjà-là“ pour Dolto, “sujet pourvu d’un fantasme qui le précède“ pour Klein. Chacun y va de sa théorie, mais tous se rejoignent dans l’affirmation de la nécessité pour l’enfant de se débrouiller avec le langage et le désir de ses parents. Ce qui n’est pas une mince affaire. On voit, pour tous, poindre le travail avec cette aporie de l’“espace entre“.

 J’ai vu un petit film assez remarquable sur un nourrisson qui tète. Tant que la mère est silencieuse, on n’observe rien de particulier. Mais dès qu’elle s’adresse à lui, et dans cette mélodie particulière du chant maternel, le miracle se produit : le bébé se met à téter goulûment. La relation se manifeste entre les deux, dans cette interaction qui montre combien la mère se trouve encouragée par la réponse de son bébé à la voix maternelle, qui en retour, stimule l’enthousiasme de la mère et ainsi de suite dans un échange réciproque. La gratification mutuelle est visible à l’œil nu. Autant vous dire que ça change quand, pendant ce temps, chose devenue courante, la mère parle au téléphone. Bien sûr que le bébé tète aussi, mais il est comme abandonné à sa dimension physiologique.

 Dans les fameuses poussettes-cannes, on voit les bébés avec leur regard dans le vague, sur pilote automatique, dès que les parents sont au téléphone. Dès la naissance, l’enfant sait si l’autre s’adresse à lui ou pas. Ne me demandez pas comment. La singularité de la mélodie maternelle, son rythme, font trait, au sens du trait d’union, du trait unaire, signifiant l’être singulier de l’autre qui s’adresse à lui. L’enfant le reconnaît immédiatement. Il y a le signifiant, et il y a l’adresse véhiculée par la mélodie de la mère. Mélodie de la mère et du père, du reste. J’ai vu des pères calmer des nouveau-nés juste après l’accouchement, pendant que la mère reçoit les premiers soins après une naissance éprouvante. Leur mélodie marche tout aussi bien. Ce sont même eux, parfois, qui arrachent le tout-petit aux épouvantes de l’autisme lorsque la mère se trouve emportée par l’horreur d’un accouchement traumatique. Oui, on me dit que l’autisme serait déterminé génétiquement : j’attends les preuves biologiques qui font toujours défaut ; mais ces affirmations péremptoires sans fondement sérieux déresponsabilisent les parents qui ne trouvent que difficilement du soutien analytique dans les institutions, depuis que la HAS a classé la psychanalyse comme thérapeutique dangereuse dans le cas des TSA. Cela fait le bonheur des officines TCC et des laboratoires pharmaceutiques, mais c’est une escroquerie.

 L’“espace entre“ n’est pas vide. Il est partie prenante du “rythme“ dont parle Alain Didier-Weill. Un rythme n’existe que du fait des silences qui permettent la scansion.

 Et nous voilà arrivés aux comptines. Le mot de comptines s’écrit avec “mp“ et est dérivé de “compter“. Ce “compter“ a deux fonctions : le rythme et la place. Le rythme, premier messager du désir de la mère, porté par sa voix, et le comput, au sens étymologique de computus, calcul, comme marquage d’une place, comptant l’enfant comme “un“ parmi d’autres. C’est cela la bienvenue qu’on souhaite au bébé : « bienvenue parmi nous. » Je connais des enfants autistiques qui ne peuvent monter un escalier qu’en comptant les marches. C’est compter mathématiquement et ça fait marcher les jambes mais ça ne témoigne pas du sujet.

 Le rythme est donc entendu par l’enfant, selon A.Didier-Weill, comme marquage de présence de l’Autre, maternel, avec grand A, invitant l’enfant à prendre place parmi les êtres parlants, premier témoignage du monde signifiant, donnant à l’enfant une place de sujet supposé. Dolto souligne la confusion première entre mère et enfant dans la dyade, et précise que l’image inconsciente du corps est la synthèse que l’enfant se fait de sa relation avec sa mère. Lourde responsabilité pour celle-ci, au demeurant. Jean Bergès dit que la mère fait suppléance à la fonction immature de l’enfant, prématuré de naissance comparé aux autres mammifères. Tout l’art du soin maternel réside dans le renoncement progressif à cette suppléance au fur et à mesure de la croissance de l’enfant. C’est bien là un des problèmes majeurs de notre époque.

Il revient à l’École Anglaise d’avoir développé le plus loin cette problématique. Leur culot est admirable et nous donne des outils précieux. Si Klein affirme que le fantasme préexiste à la pensée de l’enfant, l’habitant comme un monstre tapi au fond de lui et demandant à être confronté à la réalité vécue pour permettre la construction du moi, elle fait donc la supposition d’une sorte de substance imaginaire, pré-discursive, habitant l’enfant. Pour ma part, cette hypothèse ne me paraît tenable qu’au sens qu’elle permet une première interprétation aux parents confrontés aux hurlements de leurs nouveau-nés. Klein appliquait ses théories interprétatives seulement aux enfants déjà largement entrés dans le langage, donc bien plus tard, et ayant déjà leur propre construction fantasmatique. C’est ainsi qu’elle a pu arracher quelques enfants grands psychotiques aux terreurs primordiales. D’autres développent davantage le comment de cette confrontation. En premier lieu évidemment Winnicott qui introduit la notion d’aire transitionnelle et d’objet transitionnel. Un autre encore, Bion, explique comment la mère décontamine les pensées du bébé, qu’il appelle “ondes“ négatives, par son soin et ses interprétations. L’angoisse du bébé se transforme en représentation apaisée ou terrifiante en fonction de la réception de son appel par la mère. Là-dessus, tout le monde est d’accord.

 Car tous parlent de cette zone de manque qui s’ouvre avec la naissance. Lacan souligne que l’enfant était en quelque sorte “au complet“ à l’intérieur du corps de la mère et que l’espace subjectif est figuré par cet espace élargi qui comporte à la fois le bébé, le placenta et les enveloppes, ces deux derniers chutant au moment de l’accouchement. Il situe très clairement deux concepts : l’Autre et l’objet (a) : L’Autre de l’adresse, trésor des signifiants, avec lequel évidemment la mère est totalement confondue au départ, et l’objet, venant suppléer à ce qui manque radicalement et matrice à tous les objets pouvant imaginairement le combler : objets concrets au départ, mais très vite objets chargés de signification, dépassant de loin leur utilité dans le registre du besoin. L’enfant n’a pas seulement besoin d’occuper la bouche pour téter. Il entre immédiatement en conversation, pourvu que l’adulte prenne le temps pour lui parler. L’objet (a) a un double aspect : il est issu du besoin et témoigne du désir.

 Nous voilà arrivés au point que je tenais à développer tout particulièrement. Car l’espace entre l’Autre avec grand A et l’autre avec petit a, le semblable qui se détache progressivement de l’aire du grand Autre comme interlocuteur identifié du fait de sa voix, son odeur, sa présence régulière et rassurante, cet espace est précisément celui qui est aujourd’hui mis à mal. Il n’y a pas à regretter le temps où l’infans était considéré comme simple tuyau digestif, où l’enfant était dressé comme un petit animal pour fonctionner correctement, une fois qu’il devenait un peu plus agile de son corps. Certainement pas. N’oublions pas qu’en ces temps, l’attachement à l’enfant était à haut risque, tant la mortalité des petits était énorme. Cependant, cette chose précieuse qu’on appelle l’enfant du désir d’aujourd’hui est devenue tellement précieuse que sa subjectivité peut être gravement mise à mal, tant l’enfant reste l’objet métonymique du désir de la mère. L’enfant dit “désiré“ est particulièrement susceptible de décevoir, tant l’imaginaire des parents fait barrage. Regardons, mais pas trop longtemps, ces mères influenceuses qui postent quotidiennement les rots-pets-couches et sourires de leur géniture afin d’exister dans le regard du tiers, “abonné“. L’enfant reste “chose“. Delphine Le Vigan a écrit un roman passablement vitriolé au sujet de ces enfants-vitrine de la mère. Ce n’est pas très joli.[3]

 Car l’espace qui s’est ouvert à la naissance doit rester vivant, lieu vivant d’échanges entre l’enfant et son entourage, afin de s’ouvrir à la différenciation entre ce que Lacan appelle le grand F et le petit j, la fonction du signifiant du manque et son utilisation par le masquage permanent au moyen des objets.[4]

 Le grand phi, F, fait fonction de ce qui articule le manque dans l’Autre. En clair : une mère n’a jamais réponse à tout, mais se reproche toujours de ne pas l’avoir. Le fantasme de la toute-puissance est consubstantiel à la maternité. D’où la nécessité du double sevrage, d’abord pour la mère et enfin pour le bébé. Lui, il s’en débrouillerait bien plus vite, du reste, si les mères ne tenaient pas tant à ce qu’il reste “leur bébé“. L’enfant rencontre très rapidement l’incongruence entre ce qu’il attend de l’A/autre et la réponse qui vient de celui-ci. Bien sûr, et Winnicott insiste sur ce phénomène, une forme de psychose passagère met une jeune mère en bonne santé en mesure de répondre au plus près à la demande de son bébé. Mais jamais elle ne répond pas à tout de manière appropriée. C’est quand cela rate que l’enfant rencontre la fonction Φ, à savoir, ce qui s’articule au défaut de toute-puissance de l’Autre maternel, le mettant en position de Ⱥ. Très vite, le bébé interprète ce qu’il ressent et ce qu’il reçoit sur un mode pré-spéculaire, c’est-à-dire sur un mode corporel, émotionnel. Le j s’y glisse, articulant l’objet du besoin à ce qui préfigure l’objet du désir, et pour faire bonne mesure, l’enfant, complètement confondu avec sa mère, identifie l’objet qui vient d’elle comme étant son propre corps. Dans cette confusion des deux corps, il se fait, dit Lacan, objet métonymique du désir de la mère. Il est l’objet (a) pour elle. Winnicott le dit bien : le sourire de la mère est le sourire de l’enfant. Rappelez-vous la pierre tombale de Brancusi, appelée “le baiser » : il n’y a qu’une seule bouche. Pour le propos de notre journée, le développement entre le lien mère-enfant et le lien amoureux mènerait trop loin. Mais il est évident.

 Ce point est capital pour le fonctionnement de notre époque qui a inventé un objet infernal qui répond parfaitement à cette fonction : le smartphone. A voir la réponse paniquée de l’adulte qui perd son téléphone, on s’aperçoit bien que cet objet est devenu un organe du corps propre. Pire, il est devenu l’objet qui régit le fonctionnement de la personne. Je dis bien « personne », mais au sens du “ne.. personne“ négatif tant il est vrai que ce fonctionnement est celui d’un a-sujet, au sens lacanien. L’homme est mangé par le numérique qui le dirige vers l’acte programmé, exactement comme le lapin fonce dans le phare qui l’éblouit la nuit. La mère toute-puissante, Google, Apple et autres plateformes, régissent le rythme quotidien de milliards d’humains. L’humanité en écureuil dans sa roue, la faisant tourner pour le grand marché mondial.

 L’invention du smartphone est géniale. On peut regretter que des neurologues aient prêté main forte à une telle instrumentalisation de l’homme, mais force est de constater que l’âpreté au gain l’a emporté sur les scrupules éthiques. Quelle importance ! L’homme est devenu plus petit que l’objet qu’il a créé.[5]

Alors cet enchevêtrement entre l’immaturité foncière du bébé et le fonctionnement sociétal de notre époque fait que cet état qui devrait être provisoire, en attendant que l’enfant s’émancipe des forces dont il dépend, est encouragé dès le plus petit âge. Il est vrai qu’on peut considérer la naissance comme l’expérience de privation radicale. Par identification, l’adulte ne supporte pas l’expression de détresse dont témoignent les cris d’un nouveau-né. L’adulte devient l’enfant, mais pour le faire taire. Surtout pas ça ! L’enfant est porté en permanence, l’enfant est bouchonné, nourri jour et nuit, couché au plus près des parents, et plongé dans ce fonctionnement au plus près de la pulsion de mort. Oui, éduquer un enfant commence dès le premier jour et s’articule au refus de se recoller illusoirement au produit de son propre corps. Enfin pas refus, mais renoncement.

 Or, des théories viennent conforter ce collage, comme celle prônée par Filliozat, appelée éducation positive, importée en direct des USA, et qui étend son pouvoir jusqu’au jeune adulte. La privation est insupportable, la frustration, interdite. Le placenta n’a jamais été une partie du corps propre, la mère n'a jamais été le corps de l’enfant. La coupure qui intervient tranche dans cette illusion en nommant les êtres et les objets séparés. Le moment paroxystique de cette opération a lieu devant le miroir, où l’enfant, suffisamment mûr pour le manifester, montre qu’il a compris que la séparation entre son corps et celui de l’autre lui permet de dire “je“.

Dans le transfert, nous avons à aider les parents à se sevrer eux-mêmes de ce bébé imaginaire qu’ils prolongent au-delà des premières années, afin de sortir l’enfant de sa position d’objet métonymique du désir de la mère/du maternel. Chez les bébés, il y a du Surmoi. Leur cri témoigne non seulement de leur incapacité à s’exprimer avec quelques nuances quand ils sont angoissés, mais témoigne aussi de l’intensité du mécanisme à l’œuvre en eux. Mélanie Klein a écrit quelques pages impressionnantes à ce sujet. C’est en se prêtant comme médiateurs, mais aussi en supportant de ne pas intervenir immédiatement, et en introduisant un léger temps de latence, que les parents transmettent à leur bébé leur désir qu’il puisse apprendre progressivement à surseoir à l’immédiateté. Cela prend des années et doit se faire en douceur. Force est de constater que les parents actuels n’osent plus. L’éducation positive est passée par là. L’internet du tout, tout-de-suite. L’échange avec eux doit les déculpabiliser de résister, faute de quoi, leur petit se transforme lui-même en Surmoi féroce. Nous verrons dans le chapitre suivant à quel point cette question de Surmoi, pour n’avoir pas été prise en compte par les parents dans le tout-début, se mue en obstacle principal.

 

 Devenir petit enfant, grandir

 Alors, pourquoi la petite comptine au début de cet exposé ?

 La comptine est un ensemble de vers rythmés pour accompagner le mouvement de la voix et du corps. Ce sont surtout les mères, mais aussi les pères, qui les chantonnent. La situation décrite au début montre l’enfant seul se récitant les vers. Au moment de la première fois, ils déclenchent souvent une jubilation de découverte chez le petit enfant. Ces mots, associant des animaux aux émotions ressenties, lui permettent d’abord d’identifier, puis d’incorporer des représentations qu’il arrive ensuite à retracer en les énonçant à haute voix. Quand l’enfant les chante lui-même, le travail d’incorporation s’opère progressivement. Il est impressionnant de voir l’enfant d’abord rouler les mots comme des bonbons dans sa bouche, articuler ensuite progressivement les phonèmes et syllabes, puis les ciseler de plus en plus clairement. Cette progression montre à l’intérieur même du discours le travail de découpage signifiant.

Je me souviens encore de cette impression étrange, enfant, d’avoir à faire à une sorte de serpentin énorme formé par un seul mot, une holophrase, que j’ai mis des années à découper. Ma langue maternelle est l’allemand et ma mère nous chantait des chansons en français : « c’est si simple d’aimer, de sourire à la vie..  » Pour moi, cette phrase était faite de deux mots seulement. Évidemment le travail était double puisqu’il me fallait en plus recevoir la traduction dans mon dialecte.

Un enfant comme celui de la petite comptine, capable de dire autant de vers, doit avoir au moins 3 ans d’âge, c’est-à-dire qu’il a donc déjà traversé l’étape du miroir qui lui a permis de différencier les images des corps séparés de lui et de sa mère. Cela ne veut pas dire pour autant, qu’il se soit défait de la confusion entre lui et sa mère. Il continue de croire qu’elle sait tout de lui, il continue de vivre son corps comme interpénétré avec celui de sa mère. Les suceurs de tétine frénétiques de cet âge montrent bien combien les émois archaïques, confondus, les habitent encore. Les sucettes trimballées dans les sacs des mères, quand elles sortent avec leurs enfants, montrent que pour elles, c’est pareil. Mais, en parallèle à cela, ces vers chantonnés répétitivement matérialisent progressivement à la fois l’appropriation du signifiant et le détachement par l’enfant du corps de la mère. Ils lui permettent d’identifier les différentes émotions et de les attribuer aux animaux anthropomorphisés qui leur ressemblent. En chantant des berceuses, les mères font cadeau à leur enfant de leur renoncement à rester dans la confusion avec lui.

 Les auteurs du commentaire sur la comptine observent très finement comment l’éprouvé corporel devient signifiant exprimé et donc élément de construction de la narration du monde tant nécessaire. Ces comptines consolent un enfant frustré, triste, tourmenté. Une narration suppose un sujet, un objet, une intentionnalité, une adresse. Si un des éléments manque, la narration n’est plus possible. Dans cette complainte-consolation, tout y est : la douleur de l’enfant, la consolation de l’Autre. Récitée ainsi, cette comptine permet à l’enfant, par identification, d’éloigner sa propre douleur en la prêtant à l’autre. Le souvenir de la consolation reçue s’inscrit à chaque fois plus profondément dans le cœur de l’enfant.

 Les textes appris par cœur ont la même fonction. Rappelons-nous les pages merveilleuses de Jorge Semprun dans « L’écriture ou la vie », lorsqu’il récite les textes appris par cœur aux mourants dans le camp de concentration. Ce qui est incorporé, on ne peut pas nous le prendre. La transmission familiale et scolaire actuelle laisse les enfants actuels très pauvres. Il y a une différence radicale entre un texte entendu sur une application numérique et une berceuse chantée par les parents. La dernière est incarnée. La première ne l’est pas. Les enfants psychotiques deviennent champions de la ritournelle mécanique. Je me souviens d’un parmi eux à qui je ne pouvais pas chanter certaines chansons sans qu’il la continuât par l’enchaînement avec les suivantes sur le CD qu’il écoutait compulsivement à la maison. Gare à moi si je l’arrêtais avant la fin du disque : cela le mettait dans un état d’angoisse térébrante. Mais ce sont des mots qui ne sont pas habités par un sujet.

Les plaintes des parents nous apprennent quotidiennement combien ils ont du mal à comprendre qu’un petit n’apprend pas en une fois et pas une fois pour toutes. Le « je lui ai pourtant dit » raconte combien ils sont loin de saisir la longueur du processus. Cependant, plus ils s’adressent à l’enfant, plus ils lui parlent, plus ils lui donnent cette nourriture symbolique par les comptines, jeux de doigts et berceuses, plus ils favorisent et consolident le processus. Cet entre-deux, cette douleur face au manque dans l’Autre, ce Φ qui s’impose à eux, pousse les enfants à chercher et à trouver d’autres supports. Perdre l’illusion du statut de bébé comme phallus imaginaire de la mère les pousse à habiter le monde des objets et des pairs, à se construire un monde en tant que sujet en relation avec d’autres que la mère. L’expérience de la frustration les rend futés, parce qu’ils essaient de trouver des solutions à tout prix, quitte à tricher et à mentir. L’intelligence passe par cette expérience. Cet espace ouvert entre corps et signifiant, soi et l’autre, soi et l’objet, est à conquérir chaque jour.

 Un petit exemple d’une consultation montre une sorte de décomposition de ce travail :

 Il s’agit d’Ulysse, 2 ans ½. Le problème est visible d’emblée : Ulysse vient, armé de totoche et de couche. Il est entré en maternelle, mais cela n’empêche pas la mère de continuer à le traiter comme un bébé. Il accepte de laisser la totoche à la mère qui la lui réclame sans que j’aie à le lui dire. C’est un enfant éveillé, qui s’assied par terre entre la mère et moi, et me répond facilement quand je lui demande de me dire son nom. Il parle correctement, est très observateur, dans les clous par rapport à la motricité de son âge. Il commence à inventer des jeux. (voitures, « brrr » pendant qu’il les fait rouler par terre, les met en file.) Le dessin montre qu’il a dépassé le simple fait de laisser une trace. Dans son gribouillis, on découvre l’effort de faire des cercles, de les fermer, et d’explorer les couleurs. 

Je demande à la mère pourquoi il porte encore la couche. Elle me répond qu’il est propre de jour, mais comme l’après-midi de consultation est longue aujourd’hui, elle a eu peur qu’il y ait un accident. Il a une tétine encore tout le temps. L’école en demande une pour la sieste. Il est propre à la sieste et ne prend qu’exceptionnellement un biberon.

 Il joue avec un petit cochon de ma corbeille à jouets et le fait couiner trois fois alors que je lui avais expliqué qu’il devait lui apprendre à ne pas couiner pour ne pas nous déranger. A la troisième fois, il me le donne sans protester et s’amuse quand j’engueule le cochon en le mettant sur le guéridon à côté de moi. Il accepte de jouer avec la balle. Il n’arrive pas encore à l’attraper et à me viser pour faire des passes, mais il est très volontaire pour apprendre.

 A plusieurs reprises, il pose des questions. Il demande à sa mère qui est telle personne nommée dans l’entretien. Elle lui explique que c’est sa thérapeute et je rajoute à son explication que la situation avec papa a causé des blessures à sa maman, puisqu’ils se sont séparés peu après la naissance de la petite sœur d’Ulysse, et que de parler avec quelqu’un lui permet de les guérir. Elle a expliqué succinctement les choses sur la séparation à Ulysse en le rassurant sur l’amour qu’ils lui portent.

Le père semble extrêmement immature. Il a vaguement payé quelque chose pour l’enfant pendant quelques mois mais a de nouveau cessé. Elle craint le recours à l’avocat. J’insiste pour que la situation soit régularisée. Le père ne prend le fils que le week-end, au prétexte qu’il ne sait pas y faire avec les bébés, laissant la petite sœur, née pas désirée, à la mère. Après tout, c’est elle qui n’a pas voulu avorter. Visiblement il n’est pas préoccupé par la question de la paternité. C’est sa mère à lui qui donne de l’argent à la jeune femme.

 L’histoire avec Ulysse est particulière. Elle était « très fusionnelle » avec lui, dit-elle. Il a dormi longtemps avec eux, ce qui n’est probablement pas sans rapport avec le délitement du couple. La nouvelle grossesse a tout bouleversé. Le père ne voulait pas de l’enfant, ni Ulysse. Dès que Louise a été là, il l’a tapée, cependant que le père a pris la fuite. On peut supposer que face à tant d’incurie, le seul trait d’identification d’Ulysse avec son père est ce rejet du bébé.

 Vers la fin de la séance il trouve un deuxième cochon qu’il ne fait pas couiner et qui peut donc rester avec lui. Il semble avoir pitié de l’autre sur le guéridon et se rapproche, d’abord en ajoutant quelques Kaplas sur la petite table, puis en rapprochant le deuxième cochon du premier, en me demandant si le premier a arrêté de crier. Je lui réponds que oui, mais que la punition ne sera levée que quand il partira de la séance. Il insiste : « il a arrêté de crier », et je répète la même réponse. Alors pour faire bonne mesure, il se propose de faire crier l’autre cochon. Je lui dis qu’il a le choix aussi de ne pas le faire crier. Il le fait consciencieusement crier et j’annonce donc la même punition pour le second. Il répète ensuite la même question : « il a arrêté de crier », et je répète la même réponse : « arrêté de crier oui, arrêter la punition, non. »

 Je fais remarquer à la mère que c’est ainsi que fonctionnent les petits enfants. Au fond, Ulysse sait que cri et punition sont liés, mais cela ne tient pas encore complètement. L’articulation “cause et effet“, cela prend du temps à s’inscrire. Il veut donc entendre plusieurs fois la différence entre “fini de crier“ et “fini la punition“, pour pouvoir les séparer clairement en y introduisant une autre temporalité. Si je ne tiens pas parole, pour lui “fini de crier“ et “fini d’être puni“ collabent en une seule et même chose. Il traite des énoncés exactement comme un objet. Objet concret, le cochon, et objet symbolique, les mots.

 Je rends la mère attentive au fait que quand elle l’envoie en punition dans la chambre et qu’il hurle, elle ne doit plus le chercher tant qu’il n’a pas terminé de hurler dans la chambre, pour ne pas le récompenser par des consolations pour des cris qui la mettent hors d’elle et qui l’ont amenée à frapper l’enfant. Pour la fin de la “punition-chambre“, pour l’instant, elle peut mettre “fin de crier-fin de punition“. Si ça marche, elle pourra donner une durée de “punition-chambre“, en affinant la situation et la manière d’en parler.

 Pour un enfant de 2 ans 1/2, ce comportement est exemplaire d’une intelligence et d’une maturité remarquables. On sent que la mère s’occupe beaucoup de lui, et avec attention.

Au contraire d’Ulysse, l’enfant laissé à ses sensations pendant que l’adulte s’occupe de son propre objet partiel, n’active pas cette fonction symbolique, mais se replie sur ses sensations. Bouchonné, si possible de la bouche et des yeux, il habite un monde autoérotique. L’adulte accroché à son téléphone lui parle de l’importance de l’inséparé, d’une jouissance plus grande que celle qui serait à partager dans un échange avec le petit.

 Les créateurs des algorithmes ont bien compris l’immensité du champ à exploiter pour faire fonctionner petits et grands dans ce monde autocentré. Tout est fait pour que personne n’y échappe et que cet “espace entre“ reste plein. La dopamine fait le reste. Sauf que le mécanisme nécessaire à l’apprentissage et aux possibilités de vivre paisiblement avec les autres est entravé. N’oublions pas qu’apprendre veut dire aller au-delà de l’espace qui nous est familier pour affronter ce que nous ne savons pas encore. L’inappétence scolaire s’enracine dans l’impossibilité de se mettre en danger, l’impossibilité de supporter le manque. Nos petits j dans la poche, dans les mains des bébés dès qu’ils savent le tenir, effacent toute velléité d’inventer quelque chose contre l’ennui, si important pour découvrir, fût-ce des bêtises. Les théories de l’éducation positive proscrivent toute frustration, encouragent la négociation, cherchent à mettre l’enfant à l’abri des déconvenues. Non, l’enfant ne découvre pas tout seul, mais a besoin d’accompagnement. Non, l’enfant n’apprend rien si on fait tout à sa place. Non, l’enfant ne peut pas parler correctement s’il confond la bouche de viande bouchonnée par la tétine avec la bouche de parole. Surtout, il va découvrir un peu plus tard qu’on lui ment. Car l’espace entre est vide.

 Freud déjà a parlé en 1896 de ces phénomènes de construction psychique. Rappelez-vous la lettre 52/112 à Fliess. Il découpe l’inscription du signifiant en 5 étapes, à partir de la perception jusqu’à la représentation consciente. En bref :

 Perception – signe de perception – représentant de la représentation (représentant de chose – représentant de mot) – représentation préconsciente – représentation consciente.[6] C’est un emboîtement de différents processus qui aboutissent seulement à la fin à la représentation consciente. Cela prend beaucoup de temps.

 Dans l’exemple du cochon, on voit que l’enfant bute dans l’étape d’aboutissement. Les deux représentations crier/punir, ne sont pas encore séparées et sont traitées comme deux objets confondus. Représentant de représentation chose/mot sont encore partiellement collés et sa demande cherche un appui dans ma réponse pour les séparer. Cela suppose que moi-même, je tienne parole et que je ne cède pas en m’accordant le pouvoir d’ignorer la parole donnée. Parlant de  j, pour lui, il interroge Φ, pour moi.

Rappelons-nous le rêve de la fille de Freud, Anna, 19 mois et qui est dans la Traumdeutung, je crois : « Anna Erdbeeren, Hochbeeren, Eierpapp » : c’est : « Anna fraises, framboises, /œuf brouillée/ œuf bouillie/crêpe bouillie. » Ça donne lieu à un paragraphe énorme chez Freud. En fait c’est un texte qu’il est impossible de traduire littéralement. Anna Freud sort d’une nuit de jeûne, parce qu’elle avait fait une légère indigestion, et donc, au lever, elle raconte à son papa ces quelques mots de son rêve. La traduction est difficile, parce que Hochbeeren n’existe pas en allemand, mais si on le met en balance avec Erdbeere qui littéralement traduit veut dire la baie qui pousse par terre, alors la Hochbeere, c’est intéressant : ça veut dire qu’ “elle pousse en haut“. Et qu’est-ce qui pousse en haut ? C’est par exemple la framboise. Et donc, ce qui se passe là, pour cette enfant, c’est l’écriture d’un espace “en bas - en haut“. Un terme est tout particulièrement remarquable dans cette histoire de Erdbeeren, voilà qu’elle parle de “Papp“ ! Cela contient quand-même les lettres de papa, même si“papp“ veut dire bouillie. Donc pourquoi ne pourrait-on pas penser que ce rêve contient les éléments que l’enfant a trouvés pour s’expliquer les raisons de sa frustration ? Ce fameux (x) qui l’enquiquine. Il y a la baie en bas, il y a la baie en haut, et puis quelqu’un qui l’a empêchée de manger : le papa médecin. Alors évidemment on peut aussi dire, pour être un peu grossière, vous me le pardonnerez, que ça parle du désir pour le porteur, des œufs, parce qu’en allemand, les Eier, c’est les testicules. Donc c’est un rêve bourré de signifiants à issues multiples, permettant de repérer les éléments fondateurs de la crise œdipienne. A la fois frustration, crise, papa qui empêche, et désir, papa qui est porteur, justement, de ce que les femmes savent où chercher.

Anna aussi est en train de travailler les mots, les sensations, la frustration. Identifier les éléments du rêve et les raconter au réveil, c’est, à cet âge encore, y être : j’ai vu en rêve, je consomme en rêve, et je découvre au réveil que j’ai encore faim. C’est un travail de séparation considérable entre représentant de chose et représentation intégrée dans une narration rudimentaire. En même temps, cela est un travail sur l’acceptation de l’inéluctable. C’est à cet endroit que les nouvelles formes d’éducation échouent et permettent à l’enfant de continuer à croire que tout est possible : il suffit de faire une crise qui terrorise les parents qui craignent d’être maltraitants par leur refus. Cela s’avère désastreux, parce que cela favorise une certaine dérive perverse chez les enfants. Quand cela ne vire pas à la paranoïa.

Dans le transfert, nous avons à aider les parents à tenir cette position de Ⱥ, de pas-tout-puissant. Ce passage est aujourd’hui rendu extrêmement difficile, parce que les efforts de ces mêmes parents de laisser l’enfant décider à sa guise, se heurtent maintenant à l’impossibilité de laisser l’enfant continuer à diriger leur vie à eux. L’enfant devient habile, développe son intelligence et son langage, ou, à défaut sa violence, voire les deux en même temps. La violence est le résultat de la confrontation de l’enfant avec l’impossible, dont les parents deviennent, par la force de la structure intrinsèque, les porteurs, donc les coupables à incriminer. Supporter de dire que la limite s’impose à tous, supporter de s’en faire les médiateurs, suppose que les parents supportent que l’enfant les contredise, qu’il leur en veuille. Cela suppose aussi qu’ils supportent que l’enfant puisse se sentir mal-aimé par eux. Le déni parental de ce devoir de transmission symbolique a des conséquences graves, puisqu’il institue l’enfant comme juge de leurs actes et empêche qu’il puisse s’identifier à des figures aussi méprisables. Non, l’enfant n’est pas l’égal des parents, même si ses injonctions autoritaires qui leur sont adressées par un enfant furieux de ne pas obtenir raison, peuvent le laisser accroire. Il y a pire : l’inversion radicale. Le Surmoi archaïque s’enrichit des débris du Surmoi œdipien. L’enfant devient juge de ses parents. Aider les familles à sortir de ce malentendu suppose que l’analyste supporte de leur donner aussi des repères concrets au quotidien, qu’il accepte que les parents désorientés lui passent un coup de fil pour lui raconter comment se passent les premiers jours de bataille, qu’il rassure ainsi des parents tentés par la démission. L’enfant leur saura gré d’avoir survécu.

 

L’impossible castration

 Nous vivons dans une société étrange qui accepte sans broncher de se laisser organiser par le numérique. Je ne pense pas me tromper beaucoup en affirmant que le Surmoi des réseaux sociaux est devenu plus important pour nos adolescents que le Surmoi parental. Certains pays, comme les États Unis et l’Espagne, autorisent même les enfants à contourner l’autorité parentale, pour s’“identifier“ comme bon leur semble, malgré l’opposition de leurs parents, considérés par les autorités comme maltraitants à cause de leur résistance à l’exigence de changer “de genre“, comme il est coutume de dire. Sans aller beaucoup plus avant dans ce chapitre des transidentités, je tiens à souligner qu’il condense en lui tous les dérapages dont notre société est capable. Dont nous sommes responsables. Nous avons avalé sans ciller la loi de 2002 qui supprime la notion de “mère“ pour la remplacer par parent 1 ou 2. Nous avons avalé sans ciller l’écriture inclusive qui morcèle les mots, qui nie l’évidence que tout ne peut pas se dire en même temps. Nous avons avalé sans ciller le remplacement du mot de “sexe“ par “genre“ faisant fi, en suivant comme de braves petits soldats les discours obscurantistes de Judith Butler, du fait que “genre“ est un non-concept, un mot à poids déontique, comme patriarcat, queer, entre autres. Dans les débats, même entre collègues, il devient difficile de critiquer l’usage de ces termes, pourtant utilisés maintenant à toutes les sauces, et dans une visée strictement revendicatrice. Même là, on se fait alors traiter comme étant d’extrême droite. Que les universités aient été et sont encore les foyers les plus actifs et intransigeants pour ces discours qui tuent l’imaginaire, est consternant. Même dans les milieux analytiques, l’écriture inclusive envahit progressivement le champ, tout comme les mélanges entre le discours psychanalytique et le discours neuro-développemental. Il ne faudrait jamais fâcher personne. Cela manque singulièrement d’imagination.

Sans imaginaire, pas de projet. Sans temps de latence, pas de projets. Sans ennui, pas de jeu. Le numérique a mis dans la poche de tous l’outil parfait pour supprimer l’espace de l’attente. Pourtant, c’est un véritable travail avec une majorité de familles pour leur rappeler que les écrans s’entreposent d’abord entre eux et leurs enfants. Avec les bébés, ils absentent les parents ; avec les plus grands, ils remplissent ces vides laissés par l’“absence numérique“ de leurs parents et envahissent les jeunes cerveaux. Avec nos adolescents, ils prennent le relais du travail inaccompli par les familles. Le Père a été remplacé par les pairs. Le problème avec ce remplacement est énorme. La déception face à des parents considérés comme “nuls“ fait le lit de la crise d’adolescence et permet de découvrir que ce Père a été mis à cette place par un imaginaire infantile immature ; il devient possible d’envisager d’en alléger le poids surmoïque pour avancer en direction de ce que l’Idéal du Moi permet de viser. Le problème des réseaux sociaux est qu’ils associent de manière parfaite les incitations du ça vers la consommation d’images pornographiques, ou d’images fabriquées pour ne jamais lâcher le jeune du fait de la fascination à pouvoir “entrer“ dans la vie de ses pairs, quitte à payer cette entrée par l’automutilation, et les incitations du Surmoi archaïque. En effet, ce sont ces mêmes pairs qui l’ont incité à la consommation, qui se transforment ensuite en horde surmoïque lorsqu’ils rencontrent une opinion qui ne confirme pas la leur. Les récents suicides d’adolescents en sont une illustration terrifiante. Je rencontre peu de familles qui exigent que leurs adolescents leur donnent les écrans, le soir. Il y a toujours un motif valable pour leur laisser l’interface que l’école investit et que les réseaux sociaux ont su exploiter comme filon. Le business n’attend pas.

 Il n’empêche que dans les passages à l’acte, qu’ils soient violents, ou auto-mutilants - par l’intermédiaire de la médecine – la question de la solitude de l’adolescent, fille ou garçon, ne doit pas être sous-estimée. L’adolescent doit avoir des interlocuteurs qui ne le craignent pas, qui admettent qu’il peut à la fois prétendre avoir réponse à tout et douter de tout. Des interlocuteurs qui osent lui imposer des limites qui pour eux, éthiquement, sont infranchissables. Des interlocuteurs qui ont comme repère non pas l’“identité“, concept figé depuis qu’il a été confisqué par le discours idéologique, mais le processus en mouvement de l’identification.

 J’ai entendu une jeune dé-transitionneuse dire qu’elle était très fâchée du refus de ses parents face aux bloqueurs de puberté qu’elle exigeait à 14 ans. J’ai entendu son père raconter qu’il avait fait savoir à sa fille qu’il acceptait de l’appeler du nom de garçon qu’elle exigeait, mais que pour lui, malgré cela, elle restait sa fille. La jeune fille, malgré la pression des réseaux sociaux, a accepté de surseoir au passage à l’acte jusqu’à ses 18 ans, soulignant qu’elle ne voulait pas quitter ses parents, malgré quelques sollicitations venant des réseaux sociaux. Entre 14 et 18 ans, elle a été appelée Elio. Peu à peu, elle commençait à se sentir mal dans le discours adressé à elle au masculin, jusqu’au jour où elle a pris le courage à deux mains et qu’elle a annoncé sur les réseaux sociaux qu’elle s’appelait de nouveau Léa. Ses parents ont insisté sur leur désir de ne jamais rompre le lien, mais sans jamais prendre leur fille de front. La jeune femme, dans un témoignage fait lors du symposium de l’OPS[7], a dit que ce qui l’avait aidée, c’était d’avoir reçu ce temps de sursis pour penser. L’espace-entre, c’est cela : la conjonction de l’espace et du temps et des interlocuteurs qui acceptent de ne pas avoir de réponse.

Récemment, dans une interview, Delphine Horvilleur soulignait qu’en hébreu, le verbe « être » ne se conjugue pas au présent. Il n‘y a rien qui puisse traduire “je suis“. Elle en relève l’importance. “Être“ ne peut se conjuguer que dans le sens d’“avoir été“ ou de “je serai“, dans le futur. Cela a une raison simple : l’homme est toujours en mouvement. Se dire immuable n’a pas de sens. Le réalisme performatif du jeune qui dit sa certitude d’être “trans“, se greffe sur la pensée magique qu’une éducation permissive n’a jamais questionnée, certitude, il faut bien le dire, délirante. Peut-être cette expression témoigne-t-elle de la difficulté d’accepter d’être en permanente transition et cherche-t-elle à inscrire l’immuabilité définitivement dans le corps. S’inscrivant ainsi dans son corps même, le refus de la castration le mutile, le rend stérile, affecte définitivement sa capacité à jouir sexuellement. La castration symbolique a été supplantée par la castration réelle. Notre être dans le temps est figé.

Fut un temps, on châtrait les garçons pour leur voix. Aujourd’hui on châtre nos enfants pour une idéologie fumeuse, au nom d’un respect lâche. Ce refus de castration symbolique dans lequel un corps nie la dimension biologique, réelle, rejoint ainsi désespérément la tentative prométhéenne de tout dire en même temps, de tout maîtriser, et, pourquoi pas, d’être immortel. Ce réalisme performatif, issu de la fantaisie délirante de Judith Butler, s’est saisi à une vitesse vertigineuse de tout l’Occident. Nous acceptons sans trop frémir que quelques grands paranoïaques nous dictent nos comportements, comme Elon Musk. Nous représenter l’écart entre notre vie au jour le jour et cette démesure d’un homme, de quelques hommes, qui, sans nous émouvoir, nous dictent notre quotidien grâce à cette prodigieuse invention du numérique, doit nous inciter à trouver d’autres voies pour parler avec les jeunes qui sont nés dans ce tourbillon et qui ne connaissant pas autre chose. On leur laisse une terre qui croule sous les déchets, on leur laisse un air infesté par le CO2, on leur laisse des sécheresses et des inondations. Tranquillement.

 

Sur le plan transférentiel

Nous pouvons considérer qu’il y a trois types d’intervention dans le transfert qui suivent les délinéaments de ces trois temps que nous avons vus précédemment. Dans le travail du premier type, l’accent est mis sur la création de lien entre l’enfant et ses ascendants. Les pathologies actuelles font apparaître de manière encore plus cruciale la problématique de l’appel et de la réponse. Traduire l’enfant pour la mère, lui rendre plus accessible les manifestations du bébé si angoissants par moments, lui permettent d’accepter ce rôle qui lui incombe de mise en parole, de passeur des émotions archaïques de son enfant. Ce « être-là » est aujourd’hui devenu stroboscopique pour beaucoup de jeunes mères. Il n’est pas possible d’être mère par intermittence. Et la découverte qu’il est possible de « s’ajuster » mutuellement à travers ce lien encore très corporel, (mais relayé par la voix et enrichi par la parole), permet de poser les fondements de l’échange symbolique. L’analyste peut y jouer le rôle de deuxième passeur, enveloppe supplémentaire à la mère comme l’illustre l’image saisissante de Léonard de Vinci sur le tableau de la Vierge et l’enfant accompagnée par la grand-mère, Anne. L’emboîtement des uns dans les autres sur cette image souligne à la fois la question de l’inséparé et de la transmission. Elle dit aussi une chose essentielle : « toi, la mère, tu n’es pas seule. » « Il faut un village entier pour élever un enfant », dit le proverbe africain. Winnicott a écrit des pages magnifiques sur la folie nécessaire de la mère pour pouvoir s’ajuster au mieux à ce que vit le nourrisson dans les premiers temps de sa vie. Ce n’est qu’ainsi qu’elle lui donne la possibilité d’entrer progressivement dans le monde partagé avec les autres de la représentation. (Ou dans le monde de la représentation partagée avec les autres ?) Cet ajustement est aujourd’hui devenu difficile. Tout doit être maîtrisé et le malaise produit facilement la fuite vers les écrans du smartphone qui soulage l’angoisse de la mère, la distrait de l’épreuve de l’incompréhension. Le recours à l’analyste peut permettre de supporter cette angoisse et de retourner vers cette tâche si difficile de s’adresser au nourrisson. En séance avec son bébé, elle peut observer en direct les effets de la parole du thérapeute adressée à son bébé, qui bien souvent réagit par un apaisement immédiat aux interprétations qu’il lui propose en reformulant les tourments de la mère. Oui, les bébés comprennent ce qu’on leur dit, même si nous ne pouvons pas savoir exactement, comment. Supposer un sujet, c’est cela.
 

La deuxième étape, celle du petit enfant requiert une autre forme de traduction de la part de l’analyste. Combien de consultations sont consacrées à reparler de la nécessité des limites. Combien de fois, je constate que l’enfant s’apaise s’il ne se sent pas accusé de mal faire, mais que je décompose avec lui et ses parents le mécanisme de ses explosions de violence. Combien de fois j’observe que l’enfant à qui je rappelle qu’on ne frappe jamais ses parents, cache son visage dans les mains. Accuser réception de la nécessité d’obéir passe par là. La honte de l’acte fait partie de la construction éthique. Le rassurer, lui dire que l’agressivité est normale, mais qu’elle est à juguler, fait entendre à l’enfant qu’il n’est pas seul. Traduire et encore traduire, l’enfant pour les parents et les parents pour l’enfant, voici l’essentiel de ce temps.

 Un père de famille à qui j’avais conseillé de supprimer au plus vite la tétine à sa fillette de 4 ans qui faisait le grand écart entre les exigences de la deuxième année d’école maternelle et son envie de rester bébé, me rapporte le résultat suivant : il avait réussi le tour de force de l’exiger, puis de supporter les réactions de protestation. Trois semaines après ce tour de force, il voit arriver sa fille avec une feuille sur laquelle elle avait dessiné quelque chose. Elle vient vers lui, se colle la feuille tout près de son visage à elle et pleurniche comme un bébé. Elle répète la procédure et collant la même feuille sur le visage de sa petite sœur à qui elle ordonne de pleurnicher sur le même mode. Celle-ci s’exécute, pleine d’admiration pour sa grande sœur. Elle pose ensuite la feuille quelque part et vaque de nouveau à ses occupations. Intrigué, le père regarde ce qui est dessiné sur la feuille : c’était une totoche. Il rapporte tout ému cet incident, comprenant que sa fille avait signifié à sa manière qu’elle avait renoncé à l’usage direct de l’objet réel, en illustrant la douleur de la perte par la petite mise en scène et le gain symbolique par la représentation figurée. Comme le souligne Lacan, la castration symbolique permet de nommer l’objet in absentia.

 Dans l’adolescence, la tâche se complique avec l’influence des réseaux sociaux. A ce niveau du développement de la pensée, force est de constater que sous la pression de l’image, et les injonctions venant des pairs, tout autant emprisonnés dans la compétition de l’autoproduction de pseudo-différences, le questionnement est devenu ardu. Autant du côté des parents tentés par la démission, que du côté des adolescents aveuglés par le repli sur les convictions nourries par l’idéologie de la jouissance sans limite. Créer un petit écart, faire réfléchir les jeunes à la différence entre réel et virtuel, entre amitié en ligne et amitié engagée dans la confrontation réelle, entre jouissance et plaisir, est impératif. Récemment, une jeune femme me dit avec étonnement qu’elle a couché avec un garçon alors qu’il ne l’avait jamais embrassée. Ils s’étaient connus lors d’une soirée et avaient terminé avec un dernier verre dans un bar, puis étaient montés chez le garçon, où ils avaient conclu l’affaire en couchant ensemble. Tout, tout-de-suite. Cela nous a permis de parler de l’impact de la pornographie sur la relation de désir entre homme et femme. Elle a dû constater avec un dépit certain, qu’agir ainsi fait avorter désir et érotisme.

Les mots de l’impossible, ici, se sont traduits par l’absence de baiser qui a suscité la surprise chez ma patiente et donc la prise de parole.

Créer un espace-entre doit parfois passer par l’étonnement d’un tiers, le thérapeute, l’analyste.

J’ai envie de terminer sur une citation assez longue de Günther Anders[8] qui souligne qu’« il y a pour l’homme d’aujourd’hui un devoir urgent de la formation à la morale, de la formation d’une imagination morale, c’est-à-dire à adapter notre capacité et notre élasticité de représentation et d’émotivité aux proportions de nos propres produits et à la démesure de ce que nous pouvons déclencher… Une insuffisante capacité à ressentir est un défaut majeur de notre époque… Il est urgent de surmonter cette pente, donc d’élargir le volume de ce que nous pouvons nous représenter et ressentir, et pourtant, nous ne savons même pas si cela est possible. Au moins est-il nécessaire de le souligner…. Si c’est notre destin de vivre dans ce monde que nous avons construit et qui, du fait de sa démesure, se soustrait à notre entendement et à notre capacité à éprouver, et qui ainsi, nous menace de mort, nous avons le devoir de rattraper cette démesure… Rattraper, dans le sens de « rattraper » une ligne de pêche ou la laisse d’un chien, à savoir en reprendre la maîtrise… Puis… Difficile de dire beaucoup sur ce réveil des possibilités d’aller au-delà de soi-même… Ce n’est pas une démarche mystique qui résoudrait cette aporie… Et enfin, car il ne s’agit pas d’atteindre des domaines métaphysiques, il s’agit de penser ce que nous avons fabriqué nous-mêmes, il s’agit donc de nous-mêmes par rapport à cette donne, de nous-mêmes en tant que sentant, en tant que nous représentant les choses… Quelle que soit la manière dont nous nommons cet effort de jeter des ponts au-delà de ce point de limite, cette « transcendance immanente », c’est-à-dire cette « pente » ; cet effort se dérobe à toute description. » C’est écrit en 1954. Quelques années après Hiroshima.

Je n’ai pas de réponse. Mais face à ce glissement que subit la génération de nos enfants, au moins se poser la question avec un auteur qui dépasse de loin la petite lorgnette qui s’arrête au début de notre siècle, cela vaut la peine. La ligne de pêche, c’est l’espace-entre. Je n’ai pas la réponse : le plus important, n’est-ce pas de garder la question ? Le travail dans le transfert se situe à cet endroit. L’enfant garde facilement l’illusion que cet espace puisse être rempli. L’adulte d’aujourd’hui y succombe tout aussi facilement, à voir le rôle qu’il attribue à son smartphone. Garder l’espace ouvert par la question en déconstruisant les réponses successives qui cherchent à le remplir, cela vaut sûrement la peine, non ?



[1] »[1] MCBruley et MFPainset, « au Bonheur des Comptines », p114

 

[2] Alain Didier-Weill, « les trois temps de la Loi », page 279

[3] Delphine LE VIGAN, Les enfants sont Roi, Gallimard

[4] Voici les citations du séminaire sur le transfert, leçon du 26/04/1961 : « Le j est en quelque sorte l’unité de mesure où le sujet accommode la fonction petit a, la fonction des objets de son désir » 

et

« Ce métabolisme des objets dans les symptômes s’inscrit d’une façon plus ou moins latente dans une

sorte d’unité commune, d’une unité-or, unité-étalon, qu’ici le rat symbolise, [dans l’histoire de l’homme au rat] tenant proprement la place de ce quelque chose que j’appelle voir j, en tant qu’il est un certain état, un certain niveau, une certaine forme de réduire, de dégrader d’une certaine façon, nous verrons en quoi nous pouvons l’appeler dégradation [de] la fonction d’un signifiant, Φ. »

 

et 

 

« Être sujet c’est avoir sa place dans grand A, à savoir qu’il se produise ce manque de parole de l’Autre comme tel au moment précis justement où le sujet ici se manifeste comme la fonction de j par rapport à l’objet. Le sujet s’évanouit en ce point précis, ne se reconnaît pas, et c’est là précisément comme tel au défaut de la reconnaissance que la méconnaissance se produit automatiquement, en ce point de défaut où se trouve couverte, unterdrückt, cette fonction du phallicisme. »

 

[5] Günther Anders, « L’obsolescence de l’homme »

[6] Sigmund Freud, « lettre 112 » (en France on la cite sous le numéro 52) à Fliess, de décembre 1896. Il y insiste sur le fait qu'il faut radicalement séparer la perception et la conscience. "W sont les neurones, dans lesquels naissent les perceptions, avec lesquelles se noue la conscience, mais qui ne gardent aucune trace de ce qui s'est passé. Evénement et conscience s'excluent réciproquement. Wz est la première inscription des perceptions, inaccessible à la conscience, organisée selon la simultanéité."

 

 

                        I                 II            III

 

P                    sP                ics           pcs             cs

W                  Wz               Ub            Vb              Bw

X X               X X            X X          X X              X X

                                  X

  X                X X              X           X               X                         [6]

 

 

Ce schéma, repris tel quel de Freud, illustre les différentes étapes entre la perception et la conscience :

P signifie perception (Wahrnehmung), sP signifie signe de perception (Wahrnehmungszeichen), ics, l’inconscient (Unbewusstes), pcs, préconscient (Vorbewusstes) et cs le conscient, (Bewusstes). Un parcours est nécessaire par toutes ces étapes entre la perception et la conscience pour qu’une représentation puisse s’inscrire et devenir consciente. A y regarder de près, l’inconscient est donc déjà une deuxième inscription, organisée selon des lois comme la causalité, une inscription qui, pour reprendre la terminologie freudienne, répondrait au concept de représentation de chose. Le préconscient est la troisième transcription, liée à des représentations de mots, correspondant à notre moi dont une partie est refoulée.

[7] Observatoire de la Petite Sirène

[8] Günther Anders, « Die Antiquiertheit des Menschen », p 273-276, trad EMG

Intervenants

Interventions

 ACF-VD
Jean-Claude Affre
Dr Marie  Allione
Claude Allione
Bernard Baas
Dr Arielle Bourrely
Professeur Claude-Guy Bruère-Dawson
Lionel Buonomo
Pr Jean-Daniel Causse
Philosophe Jean-Louis Cianni
Jomy Cuadrado
Dr Marie-José Del Volgo
Guilhem  Dezeuze
Dr Jean-louis Doucet
Laurent Dumoulin
Dr Jean-Richard Freymann
Eva-Marie  Golder
Professeur Roland Gori
Jean-Paul Guillemoles
Bernard Guiter
Rhadija  Lamrani Tissot
Dr Patrick  Landman
Dr Michel Leca
Gérard Mallassagne
Dr Augustin  Ménard
Professeur Michel  Miaille
Dr François  Morel
Daniel Nigoul
René  Odde
Aloïse Philippe
Professeur Gérard  Pommier
Professeur Jean-Louis Pujol
Dr Jean Reboul
Dr Marie-Laure Roman
Franck Saintrapt
Professeur Bernard Salignon
Rajaa Stitou
Dr Bernard Vandermersch
Dr Marcel Ventura